Anonymat et identité(s): entrevue avec 2Fik – Fabien Rose



Fabien Rose : Lorsque nous sommes entrés en contact avec vous, la thématique du numéro actuel, « Anonyme », vous a tout particulièrement enthousiasmé. Comment abordez-vous cette thématique dans votre travail photographique?

2Fik : Il s’avère que dans mes créations photographiques, je suis le seul et unique modèle. Ainsi, je me rase, me déguise, me maquille, me transforme et change mon attitude afin d’incarner des personnes, ou devrais-je plutôt dire personnages, qui sont différents de ce que je suis au quotidien.

J’ai créé ces multiples personnages, et je les connais en détail et pourrais vous en parler pendant des heures. Seulement, cela n’est pas toujours le cas pour les personnes qui observent mes photos. Par conséquent, elles voient 2Fik en musulman, en femme voilée, en fashionista ou en hip-hop addict.

Et c’est justement cela qui me fait penser à l’anonymat, le fait d’ignorer le nom ou l’identité. Je pense qu’être vu à travers mes personnages me rend un peu anonyme dans la mesure où mes personnages ont tous exactement le même visage, mais sont différents. Quand une personne est devant une de mes œuvres, soit qu’elle les appelle tous « 2Fik », soit qu’elle m’appelle Benjamin, Fatima, Marco ou encore Sofiane. Ce flou entre mes créations et moi-même est, à mes yeux, de l’anonymat.

Mis à part toute la démarche qui est très claire et certaines positions politiques publiques prises dans le passé, on ne sait pas grand-chose de moi en tant que personne au quotidien. Bien sûr, certains vont penser que pour faire les œuvres que je fais, je dois être un schizophrène non diagnostiqué!! D’une certaine façon, j’aime ce flou, cette incertitude que les gens ont à mon sujet. Les seuls moments où cela ne me plaît pas, c’est quand on comprend mal ma démarche et que l’on pense que je fais de la polémique gratuite.

FR : Un photographe autour duquel subsiste un certain flou, mais une série de personnages auxquels vous prêtez votre visage et à qui vous avez imaginé des vies et attribué des caractéristiques assez précises. Pourquoi?

2Fik : Le fait que mes personnages aient mon visage, disons-le franchement, est une histoire de hasard et de manque de moyens. En effet, j’étais seul et je me suis mis à faire de la photo pour tromper l’ennui et une certaine solitude dans une société aux us et coutumes bien différents de ceux auxquels j’étais habitué. Donc, vu que j’étais seul, chez moi, j’ai commencé à me mettre en scène : j’étais un matériel pratique, gratuit, docile, malléable et surtout très réactif. Il m’est déjà arrivé de me lever en pleine nuit pour faire une œuvre dans un parc, une ruelle ou dans mon salon. J’aime beaucoup cette relation à la création : rapide, instantanée et intuitive. Pas besoin de perdre de temps à trouver un modèle, je suis là pour répondre à mes propres besoins.

Par contre, avoir imaginé les vies et les caractéristiques de chacun de mes personnages a été une grosse claque pour moi. Je me suis retrouvé à créer un cadre rigide à ma création. Maintenant qu’Alice a un âge, un boulot et une personnalité, je ne peux pas me permettre de lui faire faire tout ce que je veux. Je dois donc créer avec des contraintes, ce qui rend le processus encore plus intéressant et passionnant. La précision autour des personnages me paraissait logique. Il faut être réaliste dans la construction de personnages, surtout si on veut que le spectateur se sente concerné par l’histoire. Je suis toujours touché quand une personne me dit qu’un de mes personnages lui rappelle telle ou telle personne de son entourage.

FR : Et c’est à partir de ce cadre et de ces personnages que vous avez choisi d’aborder de front la question de l’identité, ou plutôt, des identités. Vous pouvez nous en parler?

2Fik : Je fais partie des personnes qu’on veut (et qu’on peut) montrer du doigt comme minoritaires et j’ai eu cette étiquette toute ma vie.

En effet, je suis né dans une famille marocaine musulmane modérée et j’ai passé les huit premières années de ma vie en région parisienne. Par la suite, je me suis retrouvé au Maroc entre huit et quinze ans. De ce fait, je parle couramment le marocain et je m’identifie à la culture de mon pays d’origine. Depuis six ans maintenant, je vis au Québec et assimile sa culture.

Je considère être le résultat d’un métissage religieux, culturel, social et politique riche, mais trop souvent perçu comme instable. Au Maroc, en France et au Québec, je suis « l’étranger », celui qui vient d’ailleurs : j’ai eu à vivre l’émigration et l’immigration à plusieurs reprises et cela m’empêche de me sentir enraciné quelque part, donc de me sentir chez moi.

Je me sens donc apatride. Des fois, je me demande en quelle langue je devrais exprimer telle ou telle émotion. Par exemple, quand je dois jurer à quelqu’un que je dis la vérité, je vais le faire en arabe, même si je sais que la personne devant moi ne comprend pas un mot de ce que je dis!

Je ne veux pas ici prétendre être une des rares personnes ayant une identité multiple, riche et complexe, pas du tout. Seulement, mon identité est composée de variantes plus élevées que celle de mon cousin, qui a passé toute sa vie dans le même quartier ou celle de ma collègue de travail qui est née, a vécu, et vit encore à Rosemont. Leurs référents sont les leurs et ils n’ont jamais changé.

Un soir, je me suis retrouvé à me demander comment on peut être arabe, agnostique, homosexuel, extraverti, avoir une anatomie à géométrie variable et vivre en paix avec soi-même? Cette question représente assez bien la curiosité que ma personne peut créer chez certains. En général, cela se fait en quatre étapes, mais la liste peut être bien plus longue :

Préjugé 1 : Avec sa gueule d’arabe, il doit être originaire d’un pays douteux.
Préjugé 2 : Il est musulman pratiquant puisqu’il est arabe.
Préjugé 3 : Il est homosexuel dans le placard et souffre de cela.
Préjugé 4 : Il incarne des personnages féminins, c’est donc un travesti.

C’est donc pour combattre ces préjugés que je me retrouve à traiter de l’identité, ou plutôt DES identités dans mes œuvres. La multitude de cultures et de codes sociaux que j’ai acquis au fil de ma vie me permet de jeter un regard nouveau sur la notion d’intégration, d’acceptation et d’émancipation de la personne hors de son milieu d’origine. Pour moi, l’identité est comme un préservatif rempli de billes de couleur. Le préservatif est l’identité totale, et les billes représentent les différentes parties de cette identité : origines ethniques, éducation, culture, coutumes, orientation sexuelle, langues parlées, perception de son physique, etc. Puisque le préservatif est malléable, les billes bougent et certaines vont toucher la surface sur laquelle est posé le préservatif et d’autres non. En fait, je fais ici référence à l’adaptabilité de la personne : plus le préservatif s’étale, plus on est adaptable. Seulement, il ne pourra jamais permettre de mettre toutes les billes en contact avec la surface : il va péter!

En bref, nous ne pouvons pas mettre de l’avant tout ce qui fait notre identité, c’est impossible. Notre origine prendra le dessus dans une situation de débat sur l’immigration, tandis que notre orientation sexuelle sera peut-être LA partie essentielle de soi lors de notre participation à une gay pride, par exemple.

Mes personnages sont une extension caricaturée de mes traits de personnalité. Fatima représente la tendresse que j’ai pour toute la culture arabo-musulmane, tandis qu’Abdel met en avant le côté hypocrite que je reproche à cette même culture. Alice est la fashionista en moi quand Marco me sert à questionner ma relation avec mon homosexualité face à la société. En fait, chacun de mes personnages m’a permis de fouiller plus profondément chaque questionnement et tenter ainsi de vider la question. Par conséquent, je n’ai jamais été aussi équilibré que depuis que je fais des photos, ha ha!

FR : Eh bien justement, au cours des dernières années, le Québec a particulièrement été en situation de débat autour des questions identitaires qui vous intéressent, et c’est toujours le cas aujourd’hui. « Accommodements raisonnables », débats sur le voile, sur la laïcité. Ces débats en ont laissé bien peu indifférents et ont servi de théâtre à la tenue de certains propos qui font que quiconque vit au Québec et s’interroge un tant soit peu sur les identités et leur complexité ne peut qu’accueillir vos photos et leur propos avec intérêt (et avec un certain soulagement aussi, je dois dire). De plus, vous êtes aussi publiquement intervenu à quelques reprises sur ces questions. Pourquoi était-ce important pour vous?

2Fik : Les artistes ont toujours eu – à mes yeux – une responsabilité sociale et politique importante. J’ai toujours été ce gamin qui était le premier en classe à gueuler quand il y avait des injustices. J’ai aussi été celui qui s’est pris des coups de bâton au Maroc et beaucoup d’heures de retenue en France pour sa « tendance à défier l’autorité ».

Oui, à mes yeux, TOUT est politique : ce qu’on dit, ce qu’on porte, comment on agit et même comment on couche! Où est l’intérêt de faire de l’Art si nos œuvres ne sont vues et perçues que comme de simples outils d’amusement, voire de consommation? Dans mon art, qui maintenant prend une forme multidisciplinaire incluant la photographie, je ne veux pas passer pour un psychologue ou un anthropologue : je prends des positions politiques et avance des enjeux à observer de près. Que les spectateurs de mes créations se sentent touchés, vexés, amusés me plaît toujours plus que le déni ou que lorsqu’on ne prend pas le temps de se poser des questions.

À mes yeux, tout le débat sur les accommodements raisonnables est devenu une vraie cour des miracles dès lors qu’il a été sorti de la simple notion d’égalité, de sa nature exceptionnelle et surtout, de son caractère public. La question des accommodements raisonnables ne s’explore pas dans la sphère privée mais dans la sphère publique. Des cas privés, comme celui de la cabane à sucre louée en totalité par des musulmans et dont les propriétaires avaient accepté de ne pas servir de porc, ont été mis en évidence pour illustrer la soi-disant perte de la culture québécoise et le début de la fin de la liberté publique, ce qui est totalement faux. Tant que le gouvernement ne fait pas ce type d’arrangement dans son offre de services et dans le traitement de nos droits, ça peut aller. Malheureusement, les médias se sont goinfrés de scandales, gavés d’entrevues douteuses et ont offert une tribune à des religieux radicaux. Ainsi, la situation s’est aggravée.

N’oublions pas que la société québécoise est sortie grandie de sa révolution tranquille, ce que je surnommerai « l’âge de raison ». Aujourd’hui, je comparerais le Québec à un adolescent qui sait d’où il vient, mais ne sait pas trop où il va. Il s’interroge encore beaucoup sur ce qu’il est, se demande s’il est vraiment l’enfant de ses parents. C’est pour cela que mes photos ont un tel impact ici, et je me demande si l’effet des mes œuvres serait le même en France. J’utilise les eaux troubles de l’art et de la politique pour faire avancer ma société d’accueil. Tant qu’à habiter ici, autant apporter quelque chose, non?

FR : En plus de la photographie, quels arts pratiquez-vous? Qu’est-ce qui vous motive à choisir une forme artistique plutôt qu’une autre?

2Fik : Je fais des performances et de la vidéo : varier les formes d’expression m’amène à pousser les limites de ma créativité. En effet, ce sont toutes deux des formes en perpétuel mouvement, ce qui diffère grandement de la photo qui, elle, reste statique. Cela me permet donc de complexifier mon message ou, au contraire, de le rendre absolument simplet. Je peux jouer sur le fond et la forme avec plus de facilité qu’avec mes photos.

La performance prend souvent la forme de danse ou parfois de choses ressemblantes à du théâtre. Lors de la dernière Nuit blanche, ma performance consistait en la mise en scène d’une de mes œuvres. C’est-à-dire qu’une œuvre a été créée de toutes pièces devant les passants, ceux sensibles à l’art comme ceux qui ne connaissent rien du tout de ma pratique. Ces gens me voyaient me raser, changer de tenue, me maquiller, jouer différents personnages et modifier ma démarche et mon attitude en fonction de leur présence. Certains d’entre eux ont aimé, d’autres non. Ça m’a fait rire…

En ce qui concerne les vidéos, ce sont plutôt des exutoires de stress et de frustrations dans lesquels je mets beaucoup d’humour. Par exemple, j’ai fait une vidéo avec François Sagat où nous reprenions une chanson qui traitait de violence conjugale : le résultat est hilarant et la collaboration avec François était un moment d’anthologie.

Je pense que la photo, la vidéo ou la performance touchent différemment une même personne. Mais, à mes yeux, l’essentiel est de rester dans l’art visuel, dans la mesure où ce dernier touche tout le monde, sans exception. Une image, une chorégraphie ou un plan a automatiquement un effet. Les livres ne sont pas à la portée de tous : ayant des parents qui ne savent pas lire ni écrire le français, je me vois mal écrire une thèse sur la notion d’identités multiples.

Donc, j’en arriverai peut-être un jour à jouer avec d’autres formes d’art, mais pour le moment, j’en ai déjà assez pour m’amuser pour un bout!

Fabien Rose est actuellement candidat au doctorat conjoint en communication à Concordia. Ses recherches portent sur le concept de gender passing et sont menées dans une perspective qui se réclame à la fois des queer studies et des trans studies. Historien de formation, Fabien a aussi travaillé dans le milieu de l’édition scolaire. Il a été recherchiste en histoire, mais surtout coauteur de manuels d’histoire et d’éducation à la citoyenneté pour les élèves des 3e et 4e secondaires (collection Fresques, Éditions de la Chenelière, 2007 et 2008).

Originaire d’une famille marocaine musulmane modérée, 2Fik est né en France et a passé plusieurs années au Maroc. Étudiant en communications, il atterrit en 2003 à Montréal, ville qu’il avait choisie pour son apparente tranquillité. Tout en travaillant dans le milieu communautaire, il se met à la photographie en 2006. Dans ses photos, il traite de la notion d’identité, d’immigration et d’intégration dans un contexte nord-américain. Il est à la fois directeur artistique, metteur en scène, photographe et modèle de ses œuvres.

Comments from old site:

Submitted by Eric (not verified) on Thu, 05/06/2010 – 16:44.

Bravo et chapeau bas !

Bravo pour s’attaquer à des sujets qui font souvent débats autour des reunions entre amis ou lors d’un diner mondain et qui sont systematiquement, dans ce cadre, analysés de maniere sensationnelle et, il faut l’avouer, parfois très stigmatisantes.. Traiter à la fois de l’homosexualité, de la religion, de la culture et de l’identité, de l’imigration par le biais de photos accessibles au plus grand nombre est un tour de force !!

Bravo egalement pour permettre à nos artistes Montrealais de traiter de maniere constructive de questions qui secouent le monde politique qui a tendance à s’enfermer plutot qu’à s’ouvrir.

Chapeau bas à 2fik pour faire passer un message si important avec tant de simplicité. Il faut vraiement encourager sa démarche car c’est une bouffée d’oxygène dans ce monde sclérosé.

Comme lui, n’ayons pas peur de nous poser des questions sur nos identités et sur la finesse qu’il faut avoir pour reconnaitre chacune d’entre elles au sein de nous même.

Beau travail !

Submitted by Anonymous (not verified) on Mon, 05/03/2010 – 19:14.

I love these photos! Great cover. SO SO GOOD.

Great interview, too.