Boycott de Madame Arthur – Line Chamberland

photo par Suzanne Girard

Boycott de Madame Arthur [1]

Le bar Madame Arthur, situé au 2170 Bishop, accueillit entre 1973 et 1975 plusieurs centaines de lesbiennes qui y découvrirent amour, sexe… et fierté. Il est évoqué par Marie-Claire Blais dans son roman Les Nuits de l’underground, traduit en anglais sous le titre Nights in the Underground.

Début novembre. Un mercredi ou un jeudi soir. Nous sommes en 1974. Nous étions peu nombreuses chez Madame Arthur ce soir-là, surtout des habituées. Il y avait Fran, la belle Fran. Infirmière, elle venait de démissionner de son poste dans le bloc opératoire de l’hôpital, exaspérée par le harcèlement sexuel des médecins. Fran s’était rasée les cheveux en signe de révolte. Comme à l’accoutumée et malgré nos protestations répétées, le proprio avait laissé entrer un de ses chums de gars qui venaient zieuter et cruiser des lesbiennes. Pour nous, l’enjeu de la bataille qui allait se déclencher ce soir-là était clair : l’espace était exigu, nous étions suffisamment nombreuses et fidèles pour assurer la rentabilité du bar, nous en avions marre de la présence de ces gars et nous demandions le respect. En revanche, le détail de l’événement se prête à plusieurs interprétations. Que s’est-il passé au juste ? Fran aurait été agacée quand le gars-ami-du-proprio (encore un après cette sale journée !) lui aurait passé une remarque, selon Nicole Lacelle, elle aussi présente ce soir-là. Ou encore, la blonde de Fran, la grande et batailleuse Élisabeth, aurait quelque peu agressé le gars verbalement. Excédée, Fran a lancé sa bouteille de bière dans le miroir. S’ensuivit une échauffourée entre Élisabeth et le gars selon une version. Ou encore le barman aurait maîtrisé Fran de manière brutale. J’ai personnellement le souvenir d’une fille allongée par terre, mais pas Nicole. Entretemps, le proprio avait appelé la police qui, arrivée sur les lieux, avait arrêté Élisabeth. La petite histoire veut que la police lui aurait demandé si elle était une femme ou un homme, ce à quoi elle aurait répondu par ce qui allait devenir une réplique célèbre : « I’m more of a man than you’ll ever be; I’m more of a woman than you’ll ever have. »

Lise Balcer voulut s’en mêler mais moi (Lise était mon ex et quoique notre relation fut brève, je lui portais encore une grande affection) et d’autres l’avons retenue : elle avait déjà eu suffisamment de démêlés avec la justice à cause de ses liens avec le Front de Libération du Québec et avec le Front de Libération des Femmes, il ne fallait pas qu’elle se fasse arrêter de nouveau.

C’est ici qu’arriva ma minute de gloire. Nicole évoque parfois cette minute devant des amies communes. Pour ma part, lorsqu’il m’arrive de raconter l’événement dans mon enseignement à l’UQÁM afin d’illustrer la radicalisation des lesbiennes féministes dans la première moitié des années 1970, je le dépersonnalise, omettant même de mentionner ma présence. Quoi qu’il en soit, revenons-en à ce moment fatidique. La police circulait dans le bar. Pour affirmer son autorité, elle nous insulta et nous ordonna de nous asseoir, sans toucher à nos bières. J’étais debout, une bouteille à la main. Un policier qui me faisait face me dit : « Petite chienne ! Assieds-toi pis mets ta bière sur la table ! » Je n’ai pas obéi. Il me l’a arrachée des mains et l’a déposée sur la table en la cognant. Je ne me suis pas assise. J’ai repris ma bière et j’en ai bu une gorgée. Je me souviens que mes genoux flageolaient, mais j’avais soif et j’étais décidée à lui tenir tête. Il laissa tomber. Question de courage ? En tout cas, ce courage était collectif.

La police avait appelé le panier à salades et décidé de vider les lieux. Nicole prit l’initiative. Nous nous donnâmes le mot : pas de voiture, c’est risquer de se faire arrêter pour conduite en état d’ébriété. Rendez-vous chez Neva, qui habitait tout près. Discussion : que fait-on ? Y en a marre de ne pas se faire respecter ! C’est nous qui le faisons vivre ce bar, après tout. Décision collective : organiser un boycott pour le week-end suivant. De mon côté, et avec d’autres, je m’occupais de Marie-May, qui avait avalé d’un coup ses nombreux caps de mescaline et se sentait un peu-beaucoup mal. Je lui devais bien ça. Johanne et Marie-May, les deux grandes acadiennes fraîchement débarquées à Montréal, me protégeaient quand nous nous faisions écoeurer par des hommes dans la rue, ce qui était courant. Elles répondaient du tact au tact, y compris par des gestes agressifs.

Vendredi, samedi et dimanche : boycott ! Trois soirées à marcher en cercle devant le bar, à convaincre celles qui s’y présentaient de ne pas y pénétrer tout en expliquant le pourquoi de notre action. De nombreuses lesbiennes sont entrées comme si de rien n’était, mais plusieurs autres ont rejoint les rangs des piqueteuses. Parmi elles, quelques-unes venaient de loin et avaient très envie d’aller faire un tour dans ce lieu dont elles avaient tant entendu parler. Par exemple, Claudine Vivier, qui venait tout juste d’immigrer au Québec, ne put se résigner à franchir une ligne de piquetage : par conviction politique, elle n’en traversait aucune. C’est ainsi que se sont nouées des solidarités entre celles qui ont organisé et respecté le boycott. Plusieurs se sont transformées en amitiés durables. Pour moi, ce moment reste celui où ma gang de lesbiennes s’est soudée, où un Nous est apparu, où notre riposte est devenue collective.

Moment-clé de la naissance d’un mouvement de lesbiennes féministes au Québec, cet incident a presque disparu de la mémoire collective et la mienne s’embrouille de plus en plus. J’imagine qu’il en va de même pour les autres « héroïnes » de cette lutte. Quelles traces en reste-t-il ? Pas de photos – il n’y avait que les flics ou leurs informateurs qui en prenaient à cette époque. Les patrons de Madame Arthur, eux, nous ont bien regardées et les organisatrices ont été définitivement barrées de l’endroit. Nous nous sommes mises à fréquenter le bar de Baby Face[2] qui nous avait bien à l’œil elle aussi – mais toujours pas de photos. Il existerait un récit narré par Nicole Lacelle et vidéographié, mais je n’ai pu le découvrir. Les rares sources écrites fournissent des versions différentes du déclenchement des hostilités. Un article de Tavormina[3] met l’accent sur l’agressivité avec laquelle le waiter s’en est pris à Fran après que celle-ci eut fracassé le miroir. Même chose pour Long Time Coming – la revue lesbienne de l’époque – qui poursuit en affirmant que Fran fut traînée à l’extérieur et battue par plusieurs hommes, jusqu’à ce que des lesbiennes interviennent pour la délivrer et qu’elle puisse s’enfuir[4]. Enfin, selon le mémoire d’Andrea Hildebran[5], la bataille éclata plutôt entre un client et la costaude Elisabeth qui ripostait à ses insultes, celle-ci se retrouva allongée parmi des débris de verre (venus d’on ne sait où) et le waiter en rajouta en lui donnant un coup de pied dans le ventre… Quoi qu’il en soit, toutes les sources s’accordent pour souligner le ras-le-bol des lesbiennes face au traitement méprisant et arbitraire qui leur était réservé dans les bars, la colère qui éclata ces jours-là et l’effet catalyseur du boycott.

Aucun récit ne corrobore entièrement la mémoire que j’en conserve. Celui de Long Time Coming, écrit dans la foulée de l’événement, exagère selon moi l’ampleur de la mêlée et son degré de violence. Les deux autres reconstruisent les débuts du mouvement des lesbiennes à partir d’entrevues réalisées 15 à 20 ans plus tard ; le boycott de Madame Arthur n’est qu’un des moments reconstitués, d’où une description relativement sommaire de la séquence des événements et partiellement erronée selon mes propres souvenirs. Mais ceux-ci sont eux aussi partiels et dépendants de ce que fut mon champ de vision ce fameux soir-là.

Comme le rappelle Tavormina, l’énergie des lesbiennes a continué longtemps de hanter l’espace du bar Madame Arthur, lequel fut recyclé par l’université Concordia pour devenir partie de l’Institut Simone-de-Beauvoir. La Lesbian Studies Coalition y tint ses rencontres à partir de 1987 et le premier cours crédité en études lesbiennes au Canada s’y déroula à l’hiver 1990.

Références:

[1] Cet article est une version légèrement modifiée de celui paru originalement dans l’Archigai. Bulletin des Archives gaies du Québec, no 18, 2008. Merci à Nicole Lacelle pour sa mémoire et sa fidèle amitié, ainsi qu’à Ross Higgins pour m’avoir signalé l’article de Long Time Coming. La difficulté de reconstituer un événement pourtant si mémorable dans l’histoire des luttes lesbiennes à Montréal montre bien la nécessité des archives gaies et lesbiennes.

[2] Durant les années 1970 et 1980, Baby Face fut la gérante de quelques bars s’adressant à une clientèle exclusivement lesbienne et auxquels elle donnait son propre surnom d’adoption. Le Baby Face Disco était situé au 1235, boul. René-Lévesque Ouest (anciennement Dorchester). Voir Chamberland, Line (1993), “Remembering Lesbian Bars: Montreal, 1955-1975”, Journal of Homosexuality, vol. 25, no 3, p. 231-269, ou une version remaniée parue en français sous le titre « La conquête d’un espace public : les bars fréquentés par les lesbiennes », dans Irène Demczuk et Frank Remiggi (dir.) (1998), Sortir de l’ombre, Montréal, VLB éditeur, p. 129-164.

[3] Tavormina, Patrizia (1991), « Le bar Madame Arthur et le mouvement des lesbiennes de 1970 à 1975 », Amazones d’hier, Lesbiennes d’aujourd’hui, no 22, mars, p. 104-114.

[4] Orchard, Leslie (1974), “Fighting Back”, Long Time Coming, vol. 2, no 2, décembre, p. 31-33.

[5] Hildebran, Andrea Logan (1997), Lesbian Activism in Montreal : 1973-1979, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, p. 46-48.

A lesbian and feminist activist since the seventies, Line Chamberland has published “Mémoires lesbiennes – le lesbianisme à Montréal entre 1950 et 1972”. As a sociologist, she does research about discrimination against lesbians and gays in the workplace, about lesbianism and aging and about homophobia in secondary schools and cegeps. She teaches a course on Homosexuality and Society at UQAM.

Militante lesbienne et féministe depuis les années 1970, Line Chamberland a publié Mémoires lesbiennes – le lesbianisme à Montréal entre 1950 et 1972. En tant que sociologue, elle fait des recherches sur la discrimination envers les lesbiennes et les gais en milieu de travail, sur les lesbiennes âgées et sur l’homophobie dans les écoles secondaires et les cégeps. Elle enseigne le cours Homosexualité et société à l’UQAM.