Brume, Eau, Arbres et Capitalisme, ou comment se créer une vision de sortie – Ronald Rose-Antoinette

Photo par Ronald Rose-Antoinette

Répondant à l’invitation ou à l’appel de la Relation, nous nous en allions diagrammatiser notre entour, nous révéler à nous autres. Voici ce que nous avons rencontré, retrouvé, pactisé, ce que nos yeux n’ont rien vu, ce que nous avons donné sans le savoir. Un investissement sur la surface boisée, humide de la libération.

De ces photos, d’abord, on ne peut dire avec exactitude d’où elles reviennent, de quel voyage ou séjour, de quelle vitesse elles réchappent. Elles sont pour moi le souvenir d’un Temps, d’un événement qui déterritorialisait trop vite et que j’ai alors voulu courir avant qu’il ne brise toutes mes chances. Aussi, certaines de ces photos sur l’eau, dans le noir, sont à la fois rassurantes et terrorisantes de mon point de vue.

En revanche, ce qui est sûr c’est qu’elles extraient des lignes au-devant de moi, mais ce ne sont évidemment pas des lignes de fixation identitaire, pénitencières, sécuritaires, mais plutôt d’exploration, d’expérimentation. La technique (l’appareil photographique) rentre en jeu, se met à rythmer et à temporaliser par-dessus la vitesse infinie des ténèbres, à abstraire ce paysage, cette territorialité, de la modalité larvaire du chaos. L’espace et le temps s’hétérogénéisent : acte cosmopolitique primordial, aidé d’un vivant technologique fondamentalement athée et qui, quoi qu’on en dise, n’est pas homologable à une prise de possession (exploitation et capture d’âme) ou à une répétition cosmogonique sacralisante (puisque non entièrement tourné vers la région qui le transcende et sans laquelle il perdrait pied). Ici, au contraire, c’est la rupture, la coupure vers l’immanence qui constitue un véritable « acte de foi » ; la carto/photographie a bien quelque chose de néguentropique et de libérateur. Elle est née, créée à partir de cette préhension et de cette sensation douloureuses, tristes et confuses, que quelque chose va ou est en train de disparaître, qu’un événement annihilateur, destructeur, sinon génocidaire, a lieu à une échelle du vivant technologique que nous ne percevons pas forcément avec les organes dont nous sommes équipés, qu’elle que soit l’échelle sur laquelle cet événement à cours, macro ou micro.

C’est d’abord et avant tout en ces termes que je réfléchis à la magie : délivrant des tragédies destinales de toute spéciation ou spécialisation, contre-effectuant l’emprise des formes de signification dominantes. Acte de désaliénation qui n’est pas sans rappeler le procès de diagrammatisation cartographique évoqué par Guattari. Certaines de ces photos sont des cartes qui ne nous disent pas où aller. Liquider l’évidence selon laquelle il ne s’agirait là que d’éléments communs (un littoral, des arbres, de l’eau, un territoire vierge), alors que c’est précisément le commun qu’il faut transfigurer. C’est sur lui qu’il faut insister, lui duquel il faut sans retard détourner le regard. Je pense alors aux manières de s’allier, de se faire une génitalité sans finalité, de trouver dans l’obscurité la plus épaisse une occasion d’expérimentation, de transformation et d’imagination qui nous diffère du sortilège. Comment se défaire, par exemple, d’une certaine idée du moment, de l’instant, de l’instantané qui gangrène à coup sûr les pratiques et les conceptions les plus aveugles du dispositif photographique ? Et puis surtout, comment se libérer des discours captieux du système sorcier capitaliste (Stengers) ? Avec quelles techniques diagrammatiques devons-nous donner à l’occasion d’une conjuration du sort, de tous les sorts qui nous sont jetés ? La véritable magie (opposée aux actes de capture d’âme et de beauté polysémique) n’apporte pas de réponse toute faite à ce genre de questionnement mais les problématise davantage.

Et l’innocence ? Quelle innocence ? Nous n’avons cesse de pactiser avec les démons, surtout dans nos devenirs imperceptibles. Mais il faut savoir revenir « à temps » de ces rencontres, des chaosmos qui nous relancent sur d’autres lignes de désir pour ne pas avoir à subir la catastrophe ou la dissolution totale auxquelles ils nous invitent. C’est d’ailleurs le risque qu’encourt tout magicien lorsqu’il marche sur ce corps amorphe qu’est celui du virtuel. Diablerie de virtuel ! La photo, tout comme le cinéma, peut nous arracher les yeux « agglomérés circulairement » de la tête, nous créer un sujet acéphale, impersonnaliser tous les devenirs qui y passent. C’est une sorte de manière embryonnaire de voir, de marcher… sans être sûr de l’emplacement de nos organes, joyeusement ignorant d’un certain axe évolutif ou génétique. Retour en force d’un inconscient libéré, machinique, non structurel. Cela nous renvoie à la libération que j’évoquais précédemment. Mais il s’agira toujours d’une libération négociée, pactisée, un rien sale. Rien ne « va de soi » et rien ne s’acquiert sans un don (une ouverture vers l’immanence) quelconque (non chosifiée et non sanctifiée).

Reconnaissons enfin que la technologie photographique est à même de capter des séances de magie, de les illustrer, de les légender, mais qu’elle « détient » aussi en elle une sorte de « fonction » détraquée, schizo, qui consiste à préhender des devenirs sur un plan de consistance, à les arracher à la course folle du chaos, à doubler sa vitesse infinie de déterritorialisation par une contre-déterritorialisation, rythmique, mais tout aussi infinie. Et, comme si un tel droit ne suffisait pas, on ne peut, on le sent, revenir du chaos en étant propre ou indemne.

Voilà ce qu’on peut dire de la puissance démoniaque d’un appareillage qui te met hors de toi-même, hors du Je, hors-Je. Cela ne ressemble plus à rien, ne représente rien : on a affaire qu’à des affects, des pulsions affirmatives. Répétons-le : rien ne « va de soi », rien n’est joué d’avance. Équipe-toi des technologies de libération sémiotique pour construire une nouvelle écologie de la perception. Découvre la polyvocité des images, libère-les, œuvre à la beauté polysémique du monde. À toi alors de crever (ré-inventer) la cécité dont tes yeux te drapent, de percevoir… enfin ! Sinon au-devant, l’événement.

Vision : Brume, Eau, Arbres.

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Ronald Rose-Antoinette est né à Fort-de-France (Martinique) en 1984. Titulaire d’une licence et d’une maîtrise en Etudes Cinématographiques obtenues à l’Université Concordia à Montréal (Canada), il conduit aujourd’hui, dans le cadre de son doctorat en philosophie à Paris VIII, une réflexion sur ce que pourrait bien produire une politique et une éthologie des images cinématographiques. Ses recherches se tournent principalement vers les notions de diagramme, d’événement, de technique, d’expérimentation et de relation.