Chez les eux – Massime Dousset

Chez les eux - Massime Dousset

Non, je te l’ai déjà dit, il pleut pas vraiment ici. C’est pas ce qu’on s’imagine d’une goutte normale ce qui tombe, pas du tout. C’est plus comme des billes rondes avec une peau. Ça tombe en étages, c’est fin fin fin, et rendu au sol, ça se casse sans faire de bruit. Ça mouille pas trop. Et là, je te parle juste de celles qui touchent le sol. Y en a ben une coupe qui doivent remonter, celles avec trop de peau genre, les pas assez mouillées. Pis en plus de ça, Steve et Caroline sont encore assis dans les marches dehors. Ils seraient retournés dans leur 2 1/2 s’il pleuvait vraiment! Tu penses pas? C’est pas une autre preuve, ça? Tu veux que je te les passe pour qu’ils te le disent eux-mêmes? Non non, Caroline n’est pas encore partie travailler. Bof, elle a l’air de dessiner quelque chose. Je la vois vider des feutres sur des grandes feuilles depuis ce matin. J’me demande à quoi ça sert. Elle ferait mieux de passer à temps plein au Dunkin, elle sauverait des arbres et me gâcherait la vue moins souvent. Mais bon, c’pas grave, de toute façon, j’ai pas tout à fait fini ma surprise pour Steve. Quoi? Ben non! Je les espionne pas! Je te l’ai déjà dit, mon fauteuil est devant la tv, la tv est devant la fenêtre, la fenêtre donne sur leur escalier d’en avant et leurs culs sont collés dessus à longueur de journée. C’pas de ma faute s’ils sont dans mon champ de vision, j’vais pas me boucher les yeux à cause d’eux, m’a rater mes programmes! Et de toute façon l’amour, ça peut prendre toutes sortes de formes et c’est jamais mal, okay? Pis à Québec, il pleut-tu?

– Caro, je sens plus mon cul. Yé quelle heure?

– Yé presque 5 h, faut que j’y aille.

– Coudonc, c’tu moi ou les marches sont plus dures en fin de journée? La tienne, est-tu plus dure que tantôt?

– Hey! Qu’est-ce que tu dirais qu’on parte d’icitte après mon shift, pour la fin de semaine, hein? C’est ma fête, je mérite ben ça, non? Amène-moi donc sous un pommier en région. Tsé, on serait tranquille, sans personne alentour, on pourrait se faire un week-end thématique Adam & Eve en revival two thousand and ten! Mais… sans l’histoire avec le serpent, parce que j’aime pas ça les serpents, c’est gluant.

– pfff…

– pfff… quoi? T’as pas l’goût d’partir, petits mamelons?

– Arrête de m’appeler petits mamelons, et non.

– Non, quoi?

– Non, j’ai pas des petits mamelons, sont normals. Et qu’est-ce que ça changerait s’ils étaient plus petits que la moyenne? Ça sert à rien de toute façon des mamelons quand t’as du poil dans face et que t’en as une en bas. Sont là sous le chandail, en stand-by, j’pourrais les couper… who cares? Personne en ferait un cas. À la limite, sont de trop. Je peux pas jouer de la guitare en bédaine, je les accroche tout le temps, c’est fatigant. D’ailleurs, c’pour ça que je ne pratique plus.

– En tout cas, moi, j’pourrais surtout pas couper les miens, j’en ai vraiment trop d’besoin. Avec ma face butchée… ô môman merci pour tes gênes de bulldog!… et mes bras de boucher… ô papa thank you so much! thank you!… qui va croire que je suis une femme si j’en ai pas deux bien ronds. Esti… chu tannée d’avoir un corps.

– On irait où exactement?

– Sans corps… ben moi, j’irais pas au travail, ça c’est sûr. Comment je ferais pas d’mains pour squeezer d’la crème dans les beignes, hein? Esti… tant de glaçage dans ma vie et pas un seul maudit vernissage… la vie, c’est poche.

– Tsé, j’ai encore les couteaux que ma mère nous a offerts contre une cenne à Noël, hein. Sont dans leur boîte d’origine, chacun dans son étui qui aiguise tout seul, sont ben propres, ils sentent encore l’usine d’où c’est fait en Chine. J’peux te soulager de ta misère quand tu veux, ça prendra juste le temps de les déballer.

– Ouan, vraiment très drôle. Mais sans joke, j’oserais jamais. D’un coup que mon esprit restait jammé dans la viande morte? Je voudrais pas pourrir dans mes restants, on aurait fait ça pour rien. Anyway, on y va ou pas?

Vous avez du brouillard sur la 20? Tsé, dans le fond, c’est de la mini-pluie pas pressée de tomber, le brouillard. Donc, à Montréal comme à Québec, on est un peu dans la même situation. Quoique, as-tu un voisin qui caresse le genou de sa blonde? Parce que moi, j’en ai un.

– On peut pas ma chérie. Fin du mois, pu d’gaz dans le char pis j’aurai pas mon BS avant le premier. C’est pas moi qui a inventé le système. Faudrait pousser pour rouler et mendier pour manger. Pas possible.

– Bah… on a pas besoin de beaucoup d’argent, moi je veux juste un truc simple, qu’on puisse dormir collés près d’un lac genre. Tsé, un lac avec la lune qui se sauce dedans, toute ronde, comme un jaune d’œuf, mais blanc. Tsé, comme le sunny side up géant que tu veux tout le temps faire…

– Ouain… quel échec dans ma vie, ça. Quelle idée que t’as eue d’abord de me montrer ton livre des records? La page de l’omelette géante… Woah! J’en reviens pas encore… ça se pouvait pas. J’ai tout de suite imaginé un sunny side imprimé à côté, en moins gros, c’est sûr, mais avec mon nom en-dessous et l’inscription « Premier record ». Mais mon problème pour le réaliser, c’est qu’un œuf extra-gros, c’est jamais assez gros pour faire géant, faudrait carrément un œuf d’éléphant, s’ils pouvaient se mettre à pondre des œufs les éléphants. Et si j’en mets plusieurs extra-gros, l’effet du gros jaune uniforme est perdu dans le nombre, ça marche pas trop. Et si je le fais quand même en acceptant qu’il y aura plein de ti-jaunes à la place du gros, je finis toujours par en crever un ou à manquer de l’œuf supplémentaire qui ferait du sunny side un VRAI géant. Et pourquoi? Parce que cet œuf manquant est toujours celui emprunté par…

– Le voisin qui habite en face!

– Ouain, le voisin, j’ai jamais osé lui refuser. Avec ses joues creuses et sa peau plissée, je crois toujours que ce sera son dernier repas.

– Il est juste vieux.

– Et les soirs où ça me prend de réessayer, soit le dépanneur est fermé ou il a juste des œufs trop vert pourri en-dedans à vendre, les bruns comme les blancs.

– Le vieux d’en face!

– Ouan, j’peux peut-être lui demander de nous prêter une coupe de piasses pour toutes les
fois qu’il nous a quêté un œuf.

– Vas-y.

– Ouain, je sais pas. D’un coup que je le dérange dans une création, j’pense que c’est un artiste, y’a toujours les doigts sales.

– Allez! Après ça, on pourra négocier notre vie en direct avec la nature, pas de remplissage de papiers pour respirer, y’aura que des feuilles dans les arbres, toi, pis moi.

– Ouain, en deux jours, je sais pas si ça va faire une différence sur les papiers…

– Il a sûrement les artères engorgées avec tous ces œufs. On aura peut-être même pas besoin de lui remettre l’argent.

– Ouain, j’avais pas pensé à ça. Sauf qu’il mange peut-être juste les blancs…

– Hey! Les as-tu revus, toi, tous ces œufs qu’il nous a pris?!? T’aurais pu le faire cent fois ton biggest sunny side ever, juste avec ces œufs-là.

– Tellement! J’y serais tellement arrivé!

Oui oui, je comprends, avec les gouttières qui débordent de feuilles mortes et tous les ch’veux que tu perds entortillés dans le drain, y a plus un tuyau qui marche chez vous.

TOC! TOC! TOC!

Écoute, faut que je te laisse là, y’a Steve à la porte. Il vient sûrement me réclamer un de ses œufs, quoi d’autre? Ben non, je peux pas lui en donner, je viens de finir de vider et peinturer le dernier. Oui, j’ai mis des ti-cœurs dessus, sont pareils comme ceux de Clodine dans son émission, dans le panier en osier pis toute. Ah mon Dieu! Il va sûrement me frencher! Mais oui, chu sûr, je te l’ai déjà dit, les yeux qu’il me fait quand je passe chercher un œuf, ça ment pas.

Massime Dousset écrit à temps perdu des nouvelles et de la poésie. Il prône avant tout la dislocation de banalités en objets étranges et ludiques. La plupart de son travail s’envole sous forme de courriels à une amie ou en commentaires sur Facebook. Le reste dort en boule dans les drafts de son G-mail pour ne s’épanouir que très rarement au sein d’une publication. Ses plus récents projets publiés sont le livre d’artiste et recueil Quatre fables : Une + Une + Une + Une (autoédition, 2002), une suite e-épistolaire orageuse en six courriels sans réponse, « Matte furoncle », « Ribs de velours », « Yuri le vitreux », « Mini bean », « Lèche-tes-tiches » et « Memouache », dans le fanzine Feelings (autoédition, 2006), ainsi que la nouvelle « Du bon goût », parue ici-même, dans le no 7 de No More Potlucks.