Du bon goût – Massime Dousset

Massime Dousset

– Hey! Chus là! Chus là! Ça va? Tu permets que je m’assoie, juste là, à côté de toi? Ish… c’est mouillé, mais bon, qu’est-ce que tu veux? C’est ça qui arrive quand on passe tout le party à finir les verres des autres quand ils regardent pas, à chiquer des chandelles pis à écrire son nom sur les murs avec du crémage à gâteau, en ajoutant des « I love you » partout… Le jour se lève, la place se vide, pis on n’a même pas eu le temps de parler à qui que ce soit, sinon à l’autre tata qui sait à peine compter jusqu’à dix, tsé celui qui est tout le temps là, tu sais c’est qui, chus sûr. On est quand même mieux ici que dans maison, hein? Bercés par le ti-bruit du filtreur d’la piscine, le cul dans l’herbe trempe. Ouain, ça fait quand même pas mal de rosée pour… quoi? quatre heures et quart, quatre heures et demie du mat? Ça a peut-être à voir avec le réchauffement… Anyways. As-tu remarqué qu’on est arrivé en même temps? Gen était dans l’portique avec son gâteau trois étages ben rose ben bleu, un diadème en carton dans bouche, et toi qui voulais l’embrasser comme il faut faire, et moi qui m’essayais aussi avec autant d’ardeur, et elle, la pauvre, qui se démenait tout sourire, la bouche pleine de carton recyclé et de suc’ blanc. T’avais l’air tendu en tout cas… C’est juste sa fête tsé, pas son enterrement… faut pas capoter. Anyways… je suis content de voir que t’as trouvé le moyen de te détendre, t’es même drôlement relâché. Ça me donne le goût en maudit de t’pincer les joues pour te réveiller, un peu comme ma mère me faisait quand j’étais flo. Mais j’vas me retiendre, j’vas me retiendre. D’ailleurs, si tu me permets une remarque maternelle, calice mon gars, t’as vraiment raté ton makeup. C’est quoi ces grosses lignes roses? T’aurais pu l’étendre un peu au moins. Bon, une ligne de couleur, ça peu ben paraître, même sur tes grosses joues de trucker, mais là, DU TEXTE! C’est comme pas subtil. Eh… t’avais pas ça en arrivant? Tu t’es mis ça vite fait dans salle de bain? Tu trouvais que t’attirais pas assez l’attention de même du haut de tes six pieds? Bon, qu’est-cé que t’as écrit, t’as mis I LOVE… euh… tourne donc ta tête, je vois pas le reste du texte qui descend dans ton cou. Alors? Tu te tournes? Bon, si je te retourne moi-même la tête d’abord, comme ça, yuck… c’est gras! Bon, ça dit I LOVE… CÉLINE. Hein? Céline? C’est con, je n’ai pas croisé de Céline à soir? Il y avait-tu une Céline dans place? Ah! À moins que tu voulais dire « Céline Dion : est trop bonne c’te toune-là, a chante ben en viande à chien! » ou ben encore « Louis-Ferdinand Céline : mon voyage au bout de la nuit, c’ta souère que m’a le faire! » Pouhahaha! Franchement, c’est pas clair mon gars…Tsé, une petite explication entre parenthèses, même dans un cou, ou un astérisque qui renvoie à une note en bas de la cuisse, ça fait la job. Sinon on comprend pas ton concept, pis t’es encore plus isolé dans le party. D’ailleurs, tu ne portais pas un pantalon en arrivant? C’est quoi? T’as eu chaud? Assez chaud pour en plus enlever tes sous-vêtements? Tsé, c’est pas hygiénique dans l’herbe comme ça, on sait pas quelles bébites extrêmement résistantes aux insecticides pourraient venir te croquer les parties… En tout cas, c’pour toi. Hey, j’voulais te dire, ça me fait vraiment du bien de te parler : j’ai mal au ventre depuis tantôt, pis comme t’es relax comme un tas, ça me fait le plus grand bien. Je sais, tu dois penser que j’ai encore abusé de la boisson, mais non, à soir, c’est pas le fond de daïquiri aux fraises à Gen que j’ai siphonné dans les toilettes, suivi de la larme de cognac que j’ai léchée d’un verre terminé et la demi-quille chaude de Molson Ex qui traînait qui m’ont rendu gaga. Ben non, c’est les maudites peanuts au barbecue qui passent pas. Avant, j’étais une vraie éponge, mais à c’t’heure, je succionne la vie des gens à place. Bouhahahaha! Ben non, c’t’une blague! Pour vrai, maintenant, je mange des protéines au lieu de boire. J’me mets en shape comme ça, ça me donne du guts, personne me fait peur sur mon rush de protéines, personne me dit quoi faire. J’ai lu que c’était plus facile à digérer les protéines de viande que celles dans les plantes, mais Geneviève, elle avait juste des peanuts à me donner, et c’était pas la peine d’insister, elle avait J-U-S-T-E des peanuts. J’te regarde là… as-tu eu un accident de vélo récemment? T’as une belle grosse gale mature, là, sur le genou. Ché pas si tu savais, mais j’ai toujours envie de les arracher moi les gales, chus comme ma mère là-dessus, c’est pas de ma faute, j’ai été éduqué d’même. Faque je te l’arrache? Je ne suis pas un expert, mais je pense qu’il faut vraiment le faire. Ça fera pas trop mal, t’inquiètes… ah… voilà… C’est fait! C’est fini! Ah mais… ouille! Ça saigne beaucoup plus que je pensais… Ça te dérange-tu si je nettoie ça à ma manière? Hein? Oui? Non? Qui ne dit rien consent, n’est-ce pas le plus vieux des dictons? Bouge pas d’là, je me lave la langue et je reviens…

Massime Dousset écrit à temps perdu des nouvelles et de la poésie. Il prône avant tout la dislocation de banalités en objets étranges et ludiques. La plus grande partie de son travail s’envole sous forme de courriels à une amie ou de commentaires sur Facebook. Le reste dort en boule dans les drafts de son G-mail pour ne s’épanouir que très rarement au sein d’une publication. Ses plus récents projets publiés sont le livre d’artiste et recueil Quatre fables : Une + Une + Une + Une (autoédition, 2002), et une suite e-épistolaire orageuse en six courriels sans réponse, « Matte furoncle », « Ribs de velours », « Yuri le vitreux », « Mini bean », « Lèche-tes-tiches » et « Memouache », parue dans le fanzine Feelings (autoédition, 2006). Une version antérieure de « Du bon goût » a été lue devant public à Montréal en 2007, de même qu’un poème sur l’alcool intitulé « Les caresses internes ».

Comments from old site:

Submitted by Annie (not verified) on Tue, 01/05/2010 – 00:19.

Ah Bravo Massime
j’ai toujours su que tu était un homme de talent.
Quel talent?! bin je savais pas trop j’aurais “betté” sur le dessin, ou le design, ou le talent de dire des choses anodines qui sonnent intelligentes mais j’aurais jamais, au grand JA-MAIS pensé que tu savais écrire, je veux dire, écrire des belles affaires de même. Crime c’est bin simple, si t’étais pas aussi loin je te paierais une grosse poutine italienne à Belle place.

lâche pas la patate
une fan, en direct de montréal!
xx