Je les aime toujours…entretien avec la réalisatrice Marie-Pierre Grenier – Virginie Jourdain

Virginie Jourdain: Lors du premier visionnement de ton très beau documentaire, je me souviens qu’il a fait l’unanimité dans le public, je crois qu’on ne peut pas ne pas l’aimer ton film et surtout ne pas aimer Michel. C’est vraiment cet attachement au personnage qui m’a profondément marquée. Avec toutes les contradictions possibles avec lui qui n’a rien de lisse et de politiquement correct. Ce film est-il parti d’un projet spécifique ou d’une rencontre au hasard avec Michel ?

Marie-Pierre Grenier: D’abord, le film entier a été créé sur une période de quatre mois dans un contexte scolaire, à l’INIS. Au départ, je voulais faire un film sur les lesbiennes âgées en perte d’autonomie qui doivent effacer leur passé/présent amoureux par crainte d’exclusion (de la part du personnel et des usagers) dans les résidences pour personnes âgées. Je me suis donc lancée à la recherche de femmes prêtes à partager leur expérience à la caméra mais sans succès. C’était un peu naïf de ma part de croire que ces femmes seraient prêtes s’exposer comme ça quand certaines ne s’affichent même pas devant leur famille ou leur entourage…

À travers mes recherches, on m’a donné le contact de Michel. Il n’avait évidemment pas du tout le profil que je cherchais mais j’ai décidé de le rencontrer quand même, en pensant qu’il me mènerait à d’autres personnes. Après avoir bu deux verres de vin en sa compagnie un dimanche matin, j’étais, si on peut dire, tombée sous le charme.

VJ: La première scène d’ouverture résume assez bien le film en lui même, on y parle de baise et de mort à la fois, un monologue mélancolique, couché sur le lit qui a connu plus de 60 années de vices… Entouré des photos des conquêtes féminines comme un tableau de chasse. C’est là tout le paradoxe de Michel, aussi attachant qu’énervant avec son côté “j ai baisé la planète”. Penses-tu que Michel est un anti-héro parfait? Lui-même considérant son parcours et sa vie avec vraisemblablement beaucoup de  modestie.

MPG: J’ai de la diffuculté à considérer Michel comme un personnage donc l’idée d’anti-héro ne m’a pas vraiment traversé l’esprit. Mais en fait, avec une caméra et un brin de sensibilité, je pense que l’on peut transformer presque tout le monde en anti-héro dépendamment des facettes de la personnalité que l’on décide de montrer. On a tous un potentiel attachant et émotif mais il y a toujours des zones moins jolies, des traits dont on est moins fier. Après, c’est plus une question de dosage et surtout de respect du sujet au montage.

VJ: C’est assez bien ficelé dans l’écriture de ton film pour arriver à passer de la baise à la simple nécessité d’être “accompagné”. Loin d’être un film à simple lecture queer il parle plutôt d’un parcours de vie et du non accompagnement des trans/queer/lgbt vieillissants. Est-ce de ça dont tu voulais parler ? Quel était le message primordial ? Si tu en avais un à faire passer.

MPG: Oui, c’était d’ailleurs la prémisse de départ du projet mais à force de discuter avec Michel, j’ai réalisé que je devais pousser le mandat du film beaucoup plus loin. Ça a d’ailleurs été assez difficile au montage de se restreindre dans les sujets abordés. J’avais une limite imposée de 13 minutes pour la durée du film mais lorsqu’on a devant nous une personne de quatre-vingt ans qui connaît un grand pan de l’histoire lgbtq québécoise, qui parle ouvertement de sexe, d’amour, de vieilesse, qui redéfinit les genres et qui parle de la vie et de ses difficultés avec une telle lucidité, ce n’est pas évident d’arriver à faire un film qui rend honneur à toute sa complexité. La trame de fond est son amour inconditionnel pour les femmes mais par un choix stratégique des segments, j’ai essayé de faire ressortir certaines de ces pistes de réflexion. Par exemple, j’ai refusé mettre l’emphase sur le fait qu’il soit transgenre. Je voulais que le public ait à le comprendre par lui-même, question d’essayer un peu de lui faire perdre l’habitude de prendre pour aquis le genre d’une personne.

VJ: En tant que gouine et féministe, j ai dû faire face à la terrible contradiction de devoir admettre que j’aimais ce personnage aussi “macho” soit-il. Tout d’abord parce qu’il va plus loin que les personnages de films de fiction ou documentaires lgbt/queer très didactiques pour la plupart. Et ensuite? Pourquoi tu/on l’aime tant finalement quand on regarde le film ou quand on le rencontre?

MPG: Premièrement, je suis contente d’entendre dire que Je les aime encore n’est pas didactique. Il y a sûrement une place et un besoin pour ce type d’approche mais je trouve que souvent, ça ne sert pas vraiment le propos. Selon moi, que ce soit un film de fiction ou un documentaire, ça reste du cinéma. Ce que l’on cherche, c’est de toucher le public en racontant une histoire et cela s’applique aussi aux films qui comportent une thématique lgbtq. J’aurais pu décider d’avoir une approche plus académique, mais le film n’aurait sûrement pas voyagé autant hors du circuit des festivals lgbtq. Au final, suis assez contente d’avoir fait ce choix parce que le témoigage de Michel s’est rendu dans des oreilles qui n’étaient pas préalablement “converties”.

Ensuite, si l’on réussi à aller au delà du côté macho, dur ou provocateur de Michel c’est grâce à sa grande sensibilité, sa vulnérabilité et malgré ce que certaine personnes peuvent croire, son respect envers les femmes. D’ailleurs dans le film, chaque fois qu’il dit quelque chose à faire dresser le poil, il se reprend aussitôt pour expliquer de manière plus sensée la raison de tels propos. Puis, il est drôle. Il n’y a rien de mieux qu’une bonne dose d’humour cinglant pour nous faire tomber sous le charme de quelqu’un non? Et finalement, sans vouloir excuser son machisme, il faut aussi mettre en perspective que Michel est né en 1930, dans un contexte social assez différent du nôtre où les rôles d’une personne étaient clairement définis par son genre..

VJ: Ton film montre que notre “contexte queer” ne fait pas légion, que la vie de Michel prouve que notre génération n’a pas le monopole de la subversion du genre. Se définir comme “Fucké” = ni femme, ni homme, ni lesbienne, ni trans mais “fucké..” c’est vraiment une résolution radicale. Penses-tu que l’on peut lire l’identité de Michel sous la loupe “queer ». Ou ce n’est pas du tout approprié ?

MPG: En fait, Michel est transgenre. Ce n’est pas dit textuellement dans le film pour éviter les étiquettes mais aussi pour refléter sa tendance à jouer avec les genres de la même manière qu’il s’amuse à renommer les personnes qu’il rencontre. Par exemple, Stéphanie la camérawoman s’appellait désormais Françoise tandis que moi j’étais son Grand frère Peter. Il y a juste la preneure de son qui a gardé son vrai nom.

Mais c’est intéressant de savoir que ça ne fait que quelques années qu’il se définit en tant que transgenre. Avant d’avoir entendu ce mot à la radio, le seul terme à sa connaissance qui se rapprochait un peu de lui était “butch”. J’admire beaucoup qu’une personne de son âge puisse décider de redéfinir son identité. Mais pour revenir au contexte historique de tout à l’heure (et je dis cela sous toute réserve sans un bac en gender studies sous le bras!) j’ai l’impression que dans les années ’60-’70, le concept queer ou même trans au Québec n’avait pas encore vraiment sa place. C’était la première grande vague féministe et l’émancipation du mouvement lesbien. Le combat était ailleurs et il n’est pas difficile d’imaginer qu’à l’époque, il dû avoir plusieurs prises de tête avec certaines féministes plus radicales refusant d’utiliser un pronom masculin en s’adressant à lui. C’était une autre époque.

VJ: Ton film prend pour décor un appartement québécois, avec un contexte de narration très québécois. Montréal, Québec, La Tuque… Penses-tu que le contexte québécois soit spécifique ? Connais-tu l’histoire des luttes lbgt/queer au Québec ? Penses-tu que Michel aurait pu vivre la même vie un peu partout dans le monde ?

MPG: Un peu partout dans le monde je ne crois pas, considérant que dans plusieurs pays encore l’homosexualité peut mener jusqu’à la peine de mort… Mais je ne crois pas que ce soit particulièrement spécifique au Québec par contre. Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1969, on envoyait les homosexuels en prison et que jusque dans les années soixante-dix, une personne ayant des relations sexuelles avec quelqu’un du même sexe risquait l’internement en psychiatrie où certains cas ont carrément subit une lobotomie. Ensuite allez essayer de leur expliquer que vous n’êtes pas nés dans le bon corps… Non, je pense que c’est plutôt grâce à la personnalité extrêmement forte de Michel qu’il a pu vivre sa vie de manière aussi “libre”.

VJ: Cette proximité régionale rend ce film encore plus virulent dans notre propre regard sur la “communauté” et notre désintérêt global pour les lgbtq vieillissant-e-s. Ça permet de tirer une sonnette d’alarme, de prendre conscience de notre abandon d’une partie de la population queer (ou pas) et de notre devoir de solidarité et de sororité. Je trouve qu’il y a une vraie forte lecture féministe de ton film avec cette conscience du matrimoine et de la nécessité de se serrer les coudes. Au delà d’une conception essentialiste (pas de sororité de femmes ni de lesbiennes ici) et d’écouter la réalité de vie de nos grands-mères-pères symboliques. Peut-on faire une lecture militante de ton film ? Ton film n’est-il pas d’ailleurs une métaphore de ce matrimoine lgbt/queer dont-il faut prendre soin ?

MPG: Oui, bien sûr que l’on peut en faire une lecture militante si on veut. C’est certain que je trouverais bien que l’on se bouge un peu et que l’on quitte notre petite zone de confort pour essayer de recréer notre “grande famille choisie”. Tout le monde aurait avantage à tisser ces liens intergénérationnels. Ce sont quand même ces personnes qui ont brisé le silence et sont montées aux barricades les premières. Elles méritent un certain respect et une grande reconnaissance… De toute façon, je pense que chaque génération a à apprendre et à enseigner à l’autre, tous âges confondus.

VJ: Le travelling en fauteuil à moteur nous permet de voir que tu n’as pas gardé une posture de “réalisatrice” neutre et “à côté” de son sujet. Tu t’es toi-même impliquée en tant qu’ “accompagnatrice” de Michel, du moins le temps du film. C’était un parti pris de départ en amorçant ce projet ou tu t’es toi-même laissée aller à développer une amitié et un lien affectif avec Michel? Son charme légendaire a t-il opéré sur toi sans que tu le maîtrise ?

MPG: Haha! Non, le choix d’apparaître à l’image s’est fait en cours de route. Premièrement, je ne voulais pas le laisser seul à l’écran. C’était mon premier film et je ne me faisais pas entièrement confiance. J’avais peur qu’il soit perçu comme un animal de foire que l’on observe. Après coup, j’ai réalisé que ça n’aurait pas été nécessaire mais en même temps, cela m’a permis d’avoir des moments de complicité qui ne se seraient pas retrouvés dans le film et on aurait perdu une partie du côté charmant et drôle de Michel. En plus, ma présence est venue établir ce fameux pont générationnel qui me tenait tant à coeur.

VJ: Avec en filigrane beaucoup d’humour et parfois un peu de lubricité, le parcours de Michel reste un parcours de combat contre l’ordre moral, l’institution du savoir (aller à l’école pour draguer les filles), l’institution de l’église (y aller en homme et faire ses confessions de coucherie au curé) et évidement l’institution du mariage (Michel a sûrement couché avec toutes les épouses de La Tuque et d’ailleurs). Pourtant il paraît très loin d’un discours militant ou politique, est-ce par désintérêt de sa part ? Hmmm intéressant!… Parce qu’il passait tellement bien pour un homme il a fait moins de vague (?)..il a jamais revendiqué le fait d’être lesbienne, il a pas de mot pour se qualifier, il a pas appartenu à une « communauté » spécifique..parce qu’il n’y en avait pas dans son temps (?)…Du coup, une autre question que j’aimerais poser à Michel c’est comment il vivrait sa vie de « fucké » dans le contexte d’aujourd’hui??? est-ce qu’il s’affilierait à un groupe en particulier ou, comme tu dit, il n’a pas d’intérêt envers le milieu  lgbtq et ce qu’il défend, nous on lui prête un discours militant mais lui??

MPG: Michel serait la meilleure personne pour répondre à cette question. Mais ce que je peux dire, c’est qu’il a fait le choix de toujours vivre sa vie de la manière dont il l’entend, sans crainte et sans remord. Si cela implique de prendre la parole en tant que lesbienne à Radio-Canada en 1977 parce qu’il n’a pas peur des représailles, il va le faire. Même chose pour Je les aime encore. Quand il a accepté de faire le film, il m’a dit: “si ça peut aider d’autres personnes âgées à vivre mieux avec elles-même, je vais le faire”. Bien sûr, il y a aussi une part d’intérêt personnel là-dedans, qui oserait prétendre le contraire… Je ne pense pas qu’il soit tant conscient de son militantisme, mais le simple fait d’avoir vécu toute sa vie comme il l’a fait et de continuer à le faire, je considère qu’il fait définitivement sa part!

VJ: Comment interprètes-tu sa remarque que tu as gardé au montage : « lesbienne c’est laid », est-ce pour toi générationnel ? ou de l’homophobie intégrée ?…

MPG: Hmmm, c’est difficile à dire, mais dans ce contexte-çi, il parle du mot en tant que tel. De sa sonorité. Il n’est pas entrain de juger ou de dénigrer le fait que quelqu’un soit lesbienne. Moi, c’est un extrait qui me donne toujours un petit sourire en coin pendant les projections devant public parce que, sonorement, je comprends ce qu’il veut dire… mais il y a automatiquement des réactions.

VJ: Que reste-t-il de ton expérience de cinéaste pour ce film ? Ce projet a t-il ouvert la voie à d’autres problématiques pour ton travail de réalisatrice ? Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

MPG: Oh, en deux ans, j’ai arrêté de compter le nombre de remises en questions reliées à ce projet et surtout son éventuelle suite! Car après avoir fait ce petit 13 minutes, j’en voulais évidemment plus… J’avais tellement l’impression de n’avoir qu’effleuré le sujet. Michel a encore tellement d’histoires à raconter et de réflexions à partager. J’ai donc continué le tournage pour avoir assez de matériel pour en faire un film d’une heure. Mais j’ai réalisé que n’est pas toujours facile d’étirer un projet sur une si longue période. J’ai eu le temps de retourner dans tous les sens possibles la question des limites de l’implication entre la réalisatrice et son sujet. Il y a aussi la question du financement en documentaire qui peut parfois faire mourir le projet dans l’oeuf à force d’attendre les dates de dépôt, les réponses, etc. On garde toujours contact et ce n’est pas impossible que je continue de tourner d’autre scènes avec lui. Mais après avoir grugé tous les ongles qu’il me restait sur ce projet, j’ai pris la décision de ne plus me mettre de pression et d’y aller avec le flow. On verra bien. Et puis pendant ce temps, entre mes contrats de conception sonore, je travaille à l’écriture de d’autres projets. Mais j’apprend lentement à ne pas parler de choses qui ne sont pas encore concrétisées donc c’est secret encore… hehe.

VJ: En tout cas ce film ouvre un champ de réflexion sur nos propres normes de queer Montréalais-e-s confortables et bien pensant-e-s, avec nos carcans, nos prétentions de subvertir l’ordre établi et d’être libre. Je pense que le déterminisme de « fucké » reste un des meilleurs outils linguistiques entendus depuis longtemps. Ça donne envie d’aller manger du canard du Lac Brome avec ce vieux macho de Michel. On y va ?

MPG: Merci pour ces mots justes et ces commentaires et analyses oh combien pertinentes!

Pour ce qui est de manger avec Michel, j’y vais juste si y’a du Mock Duck du Lac Brôme! Haha!

 

*La vidéo Je les aime encore sera présentée lors du festival de Fierté Montréal le 13 août, 2012.

Virginie Jourdain. Artiste et coordonnatrice des expositions à La Centrale, centre d’artistes féministe à Montréa. Elle est aussi commissaire d’expositions abordant l’activisme culturel transpédégouine et féministe, et une des membres de la collective Dyke Rivers qui a participé jusqu’en 2009 à des projets de performances et d’expositions queer et féministes à travers l’Europe. À Montréal depuis quelques années, elle continue de privilégier la forme collective comme mode de production artistique à travers différents projets d’installations, de publications et de performances. http://www.lacentrale.org/membre/virginie-jourdain

Marie-Pierre Grenier est conceptrice sonore mais depuis toujours fascinée par le documentaire, elle entreprit des études à l’INIS. En automne 2010, son travail fut récompensé par l’attribution du prix ONF/INIS – meilleur espoir canadien en cinéma documentaire suite à la réalisation de son premier film, Je les aime encore.