État vitreux – Massime Doucet

« Bon, le plan est simple. Tu m’écoutes? »

Ta tête étudiait le mouvement de mes lèvres par la vitrine du restaurant. C’était la seule, à cette table, qui portait attention à mes propos : les autres têtes avaient la bouche ouverte et la mort imprimée dans les yeux.

« Bon, on fait comme ça. J’entre dans le restaurant et on se tue ».

Tu piquais de ta fourchette ces têtes recouvertes de fines écailles, comme pour les réveiller ou encore leur retransmettre en code morse les paroles lues sur mes lèvres, et ainsi peut-être renforcer ta propre compréhension de mon monologue.

« Ensuite, on crisse la marde en Enfer. On se fait jeter hors des Flammes Éternelles. On est réincarné en crapauds pour notre Pénitence. Sur Terre, on embrasse de force de jeunes filles. On devient des Princes. On nous couvre d’or et de bijoux trop brillants. On se grille la rétine par une trop longue exposition à cet éblouissement violent. On meurt à nouveau, mais cette fois, des suites d’un accident lié à notre fraîche condition de non-voyants. On est réexpédié en Enfer. Là-bas, à cause de nos antécédents, on nous engage comme Bourreaux de l’Éternité. On fait mal au Monde pendant un temps. Et là, lassés des Lamentations, on finit par se percer les tympans avec la Fourche du Démon ».

Tu avais choisi la table donnant sur la grande baie vitrée. La chaise devant toi était libre, j’étais sorti fumer une cigarette dont je ne respirais pas la fumée. Les poissons sur la table n’avaient pas bronché sous tes coups de fourchette dans leurs yeux cuits : ils arboraient le même air ébahi qu’à l’instant où on les posa devant nous.

« Alors? On fait ça? Tu vas me suivre là-dedans? Parce que sinon, très sincèrement, je ne vois pas de sens à ce blind date »

Mes derniers mots te réveillèrent de la série de hochements de tête dans laquelle tu t’étais engagé par politesse. Tu ne comprenais rien du tout à mes paroles assourdies par la vitre entre nous. Si on t’avait demandé de retranscrire sur papier l’intégralité de ce tu avais entendu, on aurait probablement lu quelques « bla… bli… blou… », deux petits « kling-kling » de vaisselle et une poignée de « tout est à votre goût ici? » filtrée dans la moustache trop longue du serveur.

Le désir d’expression de ton ressenti ordinaire fulminait si fort dans ta poitrine que tout ce que tu souhaitais voir se produire était la fermeture définitive de ma bouche. À ta pleine satisfaction, ma lèvre supérieure était tombée molle derrière le « date » de « blind date » annonçant ainsi la fin de mon idée. Ton intérêt simulé jusque-là m’avait rempli d’une joie certaine, fluide et irrépressible. J’étais aveuglé par mon envie de développer avec toi des liens solides tissés d’imprévus. Et cela, jusqu’à l’instant suivant, où ta voix enfermée dans le restaurant fit éclater au grand jour la vérité de par sa projection étouffée. Tu ne planifiais pas un suicide avec moi, réel ou imaginaire, tu ne voulais pas te réincarner. Tu préférais rester là, tranquille, à remplir l’air de mots identiques à hier : ce soir-là, celui de la salle à manger de ce resto de Québec, plus tard, celui du vide de ton appartement, et demain matin au travail, celui de tout le septième étage du Complexe G.

Le désappointement fondant mon visage n’empêchait pas ta tête de parler. Elle poussait des mots excessivement bien articulés, étant au fait du niveau de difficulté de la communication. Les anecdotes brûlaient ta langue et le seul moyen pour toi de l’apaiser consistait à souffler des nuées denses de mots. Le long muscle mouillé se débattait entre tes dents comme sur un bûcher. De mon côté de la vitrine, la rue s’improvisait bruiteuse de tes moindres gestes : ta bouche se refermait dans un claquement de porte de cabriolet, tes yeux clignaient avec les klaxons et tu déglutissais au son des accélérateurs. On aurait pu croire à une performance artistique spécialement élaborée pour ce rendez-vous ou encore à un dérèglement spatio-temporel de la matière et des sons nés sur ton visage et s’emparant peu à peu du reste du monde. Mon œil cherchait nerveusement aux alentours toute autre concordance insolite entre sons et images qui étayerait l’une ou l’autre de ces théories et cela, jusqu’à tomber nez à nez avec le reflet de ma tête dans la vitrine. Ma tête fantomatique, virtuellement posée sur la tienne, en équilibre, froide, désensibilisée à toutes les secousses de ton crâne de pivert excité.

Je n’étais pas le seul spectre à cette vitrine. Il y avait la silhouette d’un pêcheur sur le menu collé plus bas. Il souriait à pleine bouche, malgré le fait qu’on lui ait délibérément amputé les jambes au ciseau pour intégrer les plats du jour. Les quelques points de trame noire le dessinant suffisaient à lui conférer un air charmant. J’étais certain qu’on s’entendrait bien, lui et moi, s’il pouvait se matérialiser. J’apprendrais à composer avec son physique constitué de sphères noires : je les nettoierais quotidiennement une à une, j’en rapprocherais deux pour subvenir à mes besoins naturels et surtout, je les réorganiserais au gré de mes caprices et valeurs du moment.

Mais la réalité actuelle ne m’offrait que toi et ta bouche parlante prête à engloutir du poisson. Deux morceaux de chair, une issue fatale. L’une venait accompagnée de légumes sautés, l’autre d’un profil ordinaire sur Gay411. Un frisson glissa le long de ma colonne. Le poisson s’approchait de tes lèvres charnues, suivi de la fourchette, puis de ta main la soutenant. Ils avançaient un peu, puis reculaient subitement. Optaient-ils pour une stratégie de la feinte? Ta bouche, elle, parlait et parlait sans arrêt. Tentait-elle de faire diversion ? Nul ne savait quelles étaient les intentions liées à ce cérémonial. Mais l’issue serait sans surprise : tes derniers mots rouleraient au fond de ta gorge, entraînés par un bout de truite avalé tout rond.

Je profitai de ce calme passager pour me retourner sur cette rue tranquille de Québec. Les néons découpant l’enseigne de la pharmacie d’en face éclairaient timidement le trottoir. Le soir était tombé. Les ombres pesantes avaient métamorphosé la ville en un agglutinement baroque de polygones ternes. Toutes choses s’extirpant d’un point de lumière intégraient plus loin ces polygones. Un cycliste roulait sur le trottoir suivi de près par un second frisson dans mon dos. Cette fois, c’était la vitre qui irradiait sa froideur dans mes omoplates jusqu’au bout de mon coccyx. Ta présence derrière y était pour quelque chose. J’entendais cogner dans la vitrine. C’était forcément ton petit poing de rat. Je devinais l’onde de choc sur le verre, de petits cercles à peine perceptibles, même pour le pêcheur. Je traverserais bientôt cette rue sans me retourner. De l’autre côté, je me laisserais peut-être entraîner dans la danse des moustiques inspirée par la pharmacie illuminée. Je me joindrais à eux pour quelques pas improvisés. J’essaierais de nouveau de voleter.

Massime Dousset écrit à temps perdu des nouvelles et de la poésie. Il prône avant tout la dislocation de banalités en objets étranges et ludiques. L’essentiel de son travail s’envole sous forme de courriels à une amie ou en commentaires sur Facebook. Le reste dort en boule dans les drafts de son G-mail pour ne s’épanouir que rarement au sein d’une publication. Ses plus récents projets publiés sont le livre d’artiste et recueil Quatre fables : Une + Une + Une + Une (autoédition, 2002), une suite e-épistolaire orageuse en six courriels sans réponses, «Matte furoncle», «Ribs de velours», «Yuri le vitreux», «Mini bean», «Lèche-tes-tiches» et «Memouache» dans le fanzine Feelings (autoédition, 2006), ainsi que deux nouvelles «Du bon goût» et «Chez les eux», parues l’année dernière chez No More Potlucks.