Franchir le mur du son : une entrevue avec Nancy Tobin – Mél Hogan

Mél Hogan: Enfant, tu étais attirée par les radios et autres appareils sonores domestiques. Peux-tu me parler de ça ? Est-ce que tu as toujours senti un lien privilégié avec les ondes sonores ?

Nancy Tobin: Non, je n’ai jamais vraiment senti une connexion particulière ou privilégiée, du moins pas consciemment. Mais depuis quelque temps, je comprends de plus en plus que parfois, la connaissance va bien au-delà de la conscience. On saisit beaucoup par l’entremise du corps aussi, et c’est dans ce registre que, pour moi, les vraies sonorités se passent, que la véritable musique se crée…

photo: Bruno Marcil

Track Title: LOJV excerpt by Nancy Tobin
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MH: Tu travailles à la fois pour la scène, comme conceptrice pour le théâtre et la danse contemporaine, et dans le milieu de l’art sonore : tu as produit des disques et tu fais aussi des performances. Est-ce difficile de combiner ces activités ? Comment ton travail diffère-t-il entre ces deux pratiques artistiques ?

NT: En théâtre, on fait appel à moi quand on n’a pas besoin de musique. On me dit : « J’ai pensé à toi parce que ce spectacle ne nécessite que des sons, des bruits. Mais il ne s’agit pas d’illustrer avec les sons, je veux que tu composes des ambiances, des ambiances qui vont évoquer des émotions, qui vont stimuler des états. »

Dans le milieu de l’art sonore, je suis la « conceptrice sonore de théâtre ». Je suis une artiste un peu étrange qui, de temps à autre vient faire une « apparition » dans un concert de musique expérimentale.

Cette situation où il semble que je sois toujours considérée comme la bête étrange, celle qui dépasse, qui vient d’ailleurs, me convient. Elle me donne en fait, je pense, une liberté… J’adore dépasser les frontières, toujours dans un état de mouvance, nomade.

Ma pratique issue de la scène m’oblige à maîtriser la technologie de la diffusion du son et ma pratique en art sonore stimule une recherche constante axée sur la découverte de nouvelles manières de composer, de générer des sons.

Cet état nomade, cet état d’identité floue, où il n’est pas clair d’où je viens, je pense qu’en fait, je m’y retrouve comme naturellement. Sur le plan de la langue, une situation analogue persiste depuis toujours. Ma mère francophone, Québécoise du Bas du Fleuve, mon père juif anglophone de la rue St-Dominique à Montréal… J’ai appris les deux langues en même temps ; même enfant, je mélangeais les deux. Aujourd’hui encore, pour les anglos, je suis franco, et pour les francos, je suis un peu anglo. Je dépasse toujours un peu, peu importe dans quelle culture je me retrouve.

MH: Tu as déjà mentionné que tu souhaitais ouvrir l’art du son à un public plus large. Quels sont les projets que tu as entrepris qui contribuent à démystifier l’art sonore ?

NT: En 1960, John Cage a été invité à une émission de télé populaire pour interpréter « Water Walk ». De toute évidence, les spectateurs n’ont pas pris très au sérieux sa prestation. (Les réactions de John Cage sont d’ailleurs très inspirantes.) Je pense qu’aujourd’hui, nous pourrions revivre exactement la même situation si John Cage était invité à « Tout le monde en parle » par exemple, émission de notre chaîne publique nationale. L’art sonore et la musique expérimentale sont encore obscurs pour le grand public. C’est encore élitiste, réservé à des connaisseurs. Mais peu importent les raisons qui expliquent cet état de fait. Je pense qu’il y a possibilité d’ouvrir, et ce, sans modifier les contenus. Je rêve d’organiser des concerts ou des manifestations en dehors des circuits habituels pour atteindre un public différent. Investir un bar local, dans un lieu excentré, à St-Henri par exemple. Y organiser des concerts…

MH: En tant qu’artiste du son, tu préfères te concentrer sur des formes de création qui ne nécessitent pas d’ordinateur. Quels sont les techniques et l’équipement que tu utilises ?

NT: Pour l’instant, avec l’ordinateur, je suis toujours déçue lorsque je l’utilise en performance. Je n’ai pas encore trouvé une façon de l’utiliser qui soit souple, flexible et surprenante. C’est d’ailleurs ça qui me stimule en performance, d’être happée par l’imprévisibilité de l’instant. J’adore créer un contexte, un terrain de jeu où sont réunies différentes possibilités pour générer et traiter des sons : quelques pédales de guitare et des générateurs de fréquences, par exemple. En répétition, j’apprends à connaître les possibilités de ce terrain de jeu (quels sont les sons ? les rythmes ? les multiples combinaisons ? les textures ?). Je ne répète pas trop… il ne s’agit pas de développer une aisance, une maîtrise ou une virtuosité, mais plutôt de découvrir le potentiel expressif des instruments. En performance, seule ou avec d’autres, je n’ai aucune idée de ce qui va se produire. Juste avant, je sais que le plus important, c’est d’être disponible au moment, et entièrement libre pour mieux entendre et agir. L’extrême plaisir, c’est de vivre le danger, complice avec le public.

MH: Ton site Web est très minimaliste. Crois-tu qu’il est important d’avoir une présence sur Internet pour faire connaître ton travail ? Que penses-tu des sites tels que Last.FM et des applications comme iTunes, qui pourraient faire en sorte que ton travail soit largement distribué et puisse te rapporter des sous ?

NT: Récemment, j’ai beaucoup réfléchi à Internet, aux façons dont je dois l’utiliser. Au cours des dix dernières années, Internet a certainement modifié les possibilités de promotion et de diffusion pour les artistes. Les œuvres sont plus accessibles grâce à des sites comme Myspace, Last.FM et Facebook, par exemple. Lors d’une discussion que j’animais récemment au Groupe Intervention Vidéo (GIV) dans le cadre du 10e anniversaire de RestArea [1], je posais la question suivante : « Si je ne suis pas sur le Web, est-ce que j’existe ? » Ce questionnement est survenu à la suite d’une recherche que j’ai dû effectuer dans le cadre de ma préparation pour un cours que je donne actuellement à l’UQAM. Je cherchais sur le Web des présentations audiovisuelles sur des artistes du son. En effectuant cette recherche, je me suis aperçue que les artistes ne sont pas tous bien représentés. En outre, plusieurs artistes très intéressants ne sont pas présents du tout sur le Web. Dans le cadre de la préparation de ce cours, donc, je me suis retrouvée devant la difficile situation de ne pas présenter certains artistes, faute de documentation audiovisuelle. Cette situation a soulevé un tas de questionnements : en tant qu’artiste, doit-on obligatoirement se forger une présence sur le Web pour avoir accès à la reconnaissance ?

MH: En faisant une recherche te concernant (Google), je me suis aperçue que le site nancytobin.com ne t’appartient pas, et en plus, qu’il semble y avoir plusieurs « nancytobin » artistes, présentes sur le Web. Comment réagis-tu à cette situation ?

NT: C’est plutôt drôle, non ? C’est comme si, en fait, ma condition de personne sans identité claire se poursuivait même sur Internet, à outrance. Non seulement l’identité de ma culture et de ma pratique artistique est-elle difficile à cerner, mais sur Internet, on peut même se demander de quelle « nancytobin » il est question ! J’aime bien cet état d’indétermination… De toute façon, aussi bien s’y faire, car il est impossible de contrôler notre image sur Internet.

MH: Si tu avais la liberté de ne pas devoir travailler, si tu avais tout le temps et l’argent dont tu as besoin, que ferais-tu ?

NT: RIEN.
Rien, simplement, et là je ferais tout, tout ce qui importe vraiment.

 

“The highest purpose is to have no purpose at all. This puts one in accord with nature, in her manner of operation.” John Cage

**Read the English version of the article on artthtreat.net

Réferences

[1] Oeuvre Internet créée pour l’événement Laboratoire Périphérique au GIV, commissaire: Nicole Gingras.

John Cage Water Walk
http://www.youtube.com/watch?v=SSulycqZH-U

Nancy Tobin est une artiste sonore et conceptrice pour les arts de la scène. Ces vingt dernières années, ses conceptions pour metteurs en scène et chorégraphes ont été présentées au Festival Transamérique, Festival d’Avignon, Edinburgh International Festival et le Berliner Festwochen. Spécialisée dans l’amplification de la voix pour le théâtre, Nancy Tobin intègre des systèmes de haut-parleurs inusités afin de transformer, de moduler et de façonner les sons. Elle termine présentement DelayToys-Berceuses, une composition portant sur la mémoire, le ludisme, le silence et la contemplation.

Nancy Tobin is a sound artist and designer. During the last twenty years, her designs for dance and theatre productions have been part of the Festival de théâtre Transamériques, the World Stage Festival, the Festival d’Avignon, the Edinburgh International Festival and the Berliner Festwochen. Over the years, she has developed a specialization in vocal amplification for theatre and incorporates unusual audio speakers to transform the aural qualities of her compositions. Nancy Tobin is currently finishing DelayToys-Berceuses, a thematic composition, centred on memory, play, silence and contemplation.

(°) nancy tobin | artiste du son | sound artist
http://www.mmebutterfly.com/