« Issue de secours : à vous les militants » – Adleen Crapo

J’ai longtemps réfléchi au sujet de cette rédaction et à ce que je pourrais apporter au numéro de No More Potlucks intitulé « Issue. »  Issue, en anglais, est un mot chargé de signification. Il aurait été chose simple de commenter « issue » en anglais, de trouver des moyens pour faire parler ce terme. Pourtant, « issue » n’est pas moins complexe en français. Le but de cet essai est de faire précisément ça, d’arriver à une lecture, un commentaire bilingue sur le terme « issu/e », avec le désir (peut-être naïf) de comprendre son sens utopique, un sens à la fois chimérique et plein d’espoir. Je m’adresse surtout aux militants francophones ou bilingues vivant dans un contexte anglophone.

On entend souvent parler d’ « issues », que ce soit les angoisses, les complexes psychologiques des gens, ou bien les problèmes d’actualité les plus urgents. Je me sens de plus en plus hors de ce contexte pop-psychologique où l’on n’hésite rarement à évoquer ses “issues” dans les discussions personnelles les plus banales. Comme c’est fatigant, entendre le monde parler de ses « issues »! Dans un contexte anglophone, il est parfois facile d’oublier que pour les francophones, il y a toujours la possibilité de se pencher sur les multiples et positives significations d’un mot qui couvre deux contextes. Commenter « issu/e » du point de vue bilingue nous permettra de retrouver le sens utopique d’un mot devenu banal en anglais.

En tant qu’historienne, je ne peux voir un mot sans penser à ses racines, et par la suite à la relation entre son sens historique et sa signification actuelle. En tant que personne bilingue, je ne peux voir un mot à l’origine partagée sans penser à son deuxième sens, c’est-à-dire sa signification dans l’autre langue officielle. Le mot « issue » n’est pas une exception. Sans trop me pencher sur la définition trouvée dans le dictionnaire, je voudrais parler de comment les premiers lexiques de la langue française évoquent les possibilités utopiques qui sont présentes lorsqu’on parle d’un « issu/e ».

« Issu », du moyen français « issir », possède un double sens (ou même deux sens contrariés) en français, ce qui rend le terme particulièrement passionnant. Il indique à la fois une origine : « [v]enu, descendu d’une personne, ou d’une race » et des directions, indications, et conseils pour l’avenir : « lieu par où l’on sort ». Par conséquent, « issu/e » nous donnent une indication d’où nous sommes venu/e/s, en nous indiquant où nous pouvons aller dans nos projets. Il a également le sens de « [m]oyen, expédient pour sortir d’une affaire ». Il est notre « sortie de secours », nous offrant une possibilité d’évasion dans les pires cas. Mais bien qu’il ait ce sens quand même pessimiste, ce mot évoque quand même la possibilité d’un « succès, fin, événement ». Il faut avouer que ce dernier sens a disparu il y a bien longtemps. Pourtant, on ne peut ignorer que cette signification continue de former nos impressions de son potentiel. Une « issue », c’est aussi la fin espérée de nos efforts actuels, de nos efforts de militant. Chaque mouvement et chaque personne a ses propres « issues », cela est une évidence. Mais chaque personne, chaque militant a aussi la possibilité d’une « issue », non seulement de secours, mais aussi de « succès ». Quand on est militant/e, les moments de succès, où l’on aboutit à cette fin que nous avons tant désirée et pour laquelle nous avons lutté, sont rares. Il faut donc garder le souvenir de ce qui est possible, en s’en tenant aux sens multiples d ‘ « issue ».

Il est facile de nous retrouver dans notre contexte normal, privés du désir d’agir par la banalité du quotidien. L’acte de commenter (ou de recommenter) un mot comme « issue », devenu tellement ordinaire en anglais, nous permet de transformer notre contexte anglophone en contexte utopique, même si cela ne dure que quelques instants. Cette transformation du quotidien, à son tour, nous permettra de renouveler notre engagement, de nous changer d’idées.

Adleen Crapo est doctorante a l ‘Université de Toronto. Militante, elle lutte pour les droits des étudiants et le gouvernance démocratique au sein des universités. Ses recherches se concentrent sur la relation entre le corps et la citoyenneté  dans la littérature de l’ancien régime. Elle est également l’auteure d’un article sur la résistante  Lucie Aubrac, « Lucie Aubrac : Rewriting Genre and Motherhood», paru en 2011.

Adleen Crapo is a soon-to-be doctoral candidate in Comparative Literature at the University of Toronto, where she is involved in student activist work to ensure transparent university governance.  Her research focuses mainly on issues of gender, disability and citizenship in the Early Modern period. She has recently published an article on Lucie Aubrac in Women in French.