La lenteur des images (de Catherine Bodmer) – Mathilde Géromin

Catherine Bodmer est une artiste qui évolue dans le milieu des arts visuels depuis une quinzaine d’années. Sa pratique se compose d’installations, d’œuvres in situ et de photographies. Intéressée par les croisements qui existent entre l’art et la vie ordinaire, Catherine est comme l’herbe qui pousse dans les craques du goudron d’une route rectiligne. Elle en perce tranquillement la carapace pour laisser libre cours à ses expérimentations et pour fragmenter en beauté les phénomènes et lieux du quotidien.

Mathilde Géromin: En quoi consiste ta pratique ?

Catherine Bodmer: Pendant longtemps, j’ai travaillé en installation, le plus souvent in situ, et depuis plus récemment, je travaille avec la photo. Mais peu importe le médium, je me suis toujours intéressée au processus. Comment un geste peut-il se matérialiser sur un support ou dans l’espace ? Comment une image prend-t-elle forme ? L’idée de transformation et la dimension du temps ont toujours été là, au coeur de mon travail.

En installation, j’ai travaillé beaucoup avec des matériaux comme l’eau, la poussière, la poudre de savon. Ce sont des matériaux qui sont instables, vulnérables et qui peuvent suggérer l’idée de réduction ou d’élimination d’une chose. Il y avait là aussi l’idée de réduction des moyens artistiques, de transformer quelque chose en presque rien, et vice versa, de prendre le « presque rien » et de le transformer en quelque chose.

MG: Comment se produit cette transformation?

CB: Par exemple, dans l’oeuvre intitulée Bounce, j’ai fait diffuser de la vapeur d’eau à partir de grilles dans plusieurs murs de l’espace. J’ai ajouté derrière les filtres une feuille de Bounce (normalement utilisée dans les sécheuses) pour diffuser une odeur familière de propreté. Je voulais renvoyer aux espaces blancs des galeries soit disant neutres et purs, et faire le lien avec une expérience plus quotidienne et banale associée à la buanderie. En ramenant le banal (le presque rien) dans la galerie d’art considérée comme un lieu “sacré”, je demandais ce que peut vouloir dire ‘purifier’ dans un contexte d’art…

Les notions de quotidien et de transformation sont également présentes dans mon travail de photo. Admettons que c’est l’hiver et que je pars de la maison jusqu’à mon atelier, je remarque ces tas de neige qui s’accumulent un peu partout sur les bords des routes et des stationnements. Du début à la fin de l’hiver, ils prennent toutes sortes de formes, de textures et de couleurs. Ça me rappelle de véritables montagnes. Pour moi, c’est comme des sculptures d’une beauté très singulière, que j’aurais souhaité fabriquer moi-même. Mon réflexe a donc été de les documenter pendant un certain temps et de témoigner des transformations qui s’y opèrent.

À partir de ce moment là, je me suis tournée vers les images par désir pour le bidimensionnel. J’ai quitté l’espace comme matière et je suis passée à un espace plus mental, à l’espace de l’imagination.

J’ai continué à développer l’idée des montagnes en créant un parallèle entre les bancs de neige et des montagnes célèbres qui représentent complètement le contraire: la majesté, la pérennité, le défi, l’ambition. J’ai associé aux images des histoires sur la colonisation des montagnes, sur les catastrophes qui s’y produisaient, ainsi que des descriptions romantiques présentant la montagne en idéal et en utopie. Tout en affirmant la beauté singulière de ces monticules de neige sale, abandonnés contre une clôture de métal d’un stationnement, ça m’amusait de collapser cette idée grandiose de la montagne.

 

MG: Comment est ton nouveau travail en photo?

CB: Au début, j’utilisais des caméras jetables et ça correspondait à mon idée de favoriser une technologie élémentaire. Ensuite, j’ai utilisé une caméra 35 mm pour aller chercher plus de détails. Les détails ressortaient comme quelque chose de plus intéressant dans l’image et je voulais m’y attarder un peu plus. J’ai donc commencé à numériser les films pour pouvoir intervenir directement dans la trame de l’image. Depuis un an, je travaille avec une caméra numérique.

Je ne veux pas tomber dans le piège des « compositions Photoshop » trop évidentes, car le traitement numérique permet toutes les folies. Les modifications que je fais sont donc très subtiles et modestes et concernent surtout l’arrière plan de l’image.

MG: Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’intervention?

CB: C’est un processus intuitif que j’intègre dès le début. L’idée de modifier une image répond à mon besoin de la questionner et de la rendre ambivalente par rapport aux expériences du réel. Bien que l’image puisse correspondre à une réalité que je reconnais, il s’y trouve la suggestion que cette réalité ne peut être fixée, qu’elle peut changer demain et après-demain. Une image est toujours aussi une invention.

On le sait, la photographie n’est pas une preuve de la réalité, donc elle devient pour moi un matériel plastique comme un autre. C’est là où la photo rejoint mon travail en installation, c’est la matière photographique, les pixels, les zéros et les uns qui deviennent malléables. C’est aussi comment on vit la réalité, on la perçoit différemment à différents moments, et on la transforme avec notre propre regard, expérience, désir…

La particularité dans mon travail c’est que j’ai envie que l’image soit plausible jusque dans le moindre détail, mais en même temps d’y semer une confusion. J’ai souvent l’impression que je regarde dans un microscope quand je travaille. Je m’approche et j’opère dans différents coins de l’image, minutieusement. Dans l’ensemble, quand une image est travaillée ainsi, ça produit de petits déplacements, comme des obstacles ou des incongruités. Je veux provoquer des hésitations dans la lecture ou une curiosité d’aller voir plus loin pour comprendre ce qui se passe. C’est comme si on lisait et on construisait l’image en même temps.

MG: Quelle est ta relation aux sujets photographiés?

CB: La recherche d’un monde idéal ou du paradis perdu est un thème qui revient souvent. J’ai une attirance pour les lieux négligés, comme les terrains vagues, les jardins abandonnés ou les parcs mal entretenus. J’aime observer les transformations graduelles de ces endroits. Ce sont pour moi des lieux ouverts à l’imagination parce que la définition par rapport à leur usage ou à leur statut est devenue floue. J’ai envie de souligner ces états de transition qui deviennent pour moi des zones de liberté.

Dans mon travail plus récent, j’utilise souvent la symétrie comme principe de base. Je recherche des symétries « naturelles » dans l’environnement. Après ça, je crée des effets de miroir et de dédoublement avec les moyens de Photoshop, et je m’amuse à confondre les deux. Il y a une sorte d’idée d’équilibre et de perfection, mais qui n’est pas parfaitement symétrique. C’est comme créer une boucle dans l’image, mais en laissant des ouvertures. Ces ouvertures sont importantes pour moi pour que l’imagination puisse embarquer. C’est comme s’ouvrir à une autre dimension.

MG: C’est quoi cette dimension?

CB: C’est ce qui nous permet de réfléchir sur nous-mêmes. Bien que je m’intéresse à la contemplation, il faut qu’il y ait des obstacles, qu’il y ait des doutes. Ça prend des petites choses sur lesquelles on trébuche. Et pour moi, ça s’opère dans les détails et dans l’arrière-fond. C’est peut-être mon côté obsessif, mais je ne peux pas faire autrement.
Il y a l’idée que la contemplation n’est plus une façon adéquate pour comprendre le monde dans lequel on vit, et que ça prend des positions plus radicales, politiques. Mais j’y vois quand même un intérêt, surtout dans la lenteur du regard que ça implique. Ralentir devient pour moi un geste politique, et synonyme du refus de la consommation rapide et sans conséquence. Ce n’est peut-être pas visible pour tout le monde, ça prend une certaine volonté de s’attarder et de regarder. C’est comme un engagement.

LES ZONES LIBRES D’ÉCHANGE

MG: Ton engagement dans ton oeuvre est similaire à celui dans ton milieu. Raconte.

CB: Quand je parle des monticules de neige ou des lieux en transition, c’est parce que ce sont des lieux qui ont un potentiel de transformation et c’est ça qui m’intéresse. C’est peut-être la même chose pour les structures dans la société où il y a encore quelques zones libres qui, je pense, intéressent tous les artistes parce que c’est là où on peut agir.

Ces zones libres sont comme ces terrains vagues où il n’y a pas encore de construction planifiée et qui semblent n’appartenir à personne, et que les citoyens commencent à utiliser à leur façon, de manière improvisée. Une certaine anarchie et créativité peuvent s’y installer, ce qui est absolument nécessaire dans le tissu urbain ou dans la société. Alors j’essaie de trouver ces terrains vagues dans le milieu de l’art aussi.

Ce que j’ai découvert en arrivant au Québec, c’est que ces zones libres en art semblent complètement officielles et intégrées dans le fonctionnement de la société. Toute la culture auto-gérée des artistes, créée dans les années 70 et 80, s’est tellement incrustée dans le milieu qu’elle est maintenant financée par de l’argent public. Je trouvais ça incroyable de trouver un système d’art basé sur des principes anarchistes d’autonomie et d’horizontalité. C’est sûr qu’aujourd’hui on s’est éloigné du « grass roots ». Ça fait déjà 30 ans et plus que ces structures existent, et elles se sont diversifiées. Certains centres sont devenus des mini-institutions plus hiérarchisées. Mais je crois quand même aux fondements des centres d’artistes auto-gérés, qui nous laissent encore plein de possibilités d’agir.

Dans cette diversité d’auto-gestion artistique, je m’intéresse surtout aux centres qui sont restés proches de l’idée du début, permettant aux artistes de ré-inventer ce qu’il y a à faire selon leurs désirs, leurs énergies et besoins du moment. C’est là que j’ai envie de m’engager et d’aider à structurer et à mettre sur pieds des projets. Étrangement, mon engagement se manifeste beaucoup dans le milieu de l’art-action sans que j’en fasse moi-même. Je m’intéresse à ce milieu parce qu’il semble y avoir plus d’ouvertures et de prises de risques que dans le milieu plus traditionnel et plus « discipliné » dans lequel mon travail artistique s’inscrit pourtant. C’est un peu contradictoire, mais je suis à l’aise dans cette zone-là et il est important pour moi de travailler avec d’autres à la préserver et à la faire évoluer.

Une autre contradiction est sans doute l’autonomie réclamée et le fait qu’on reçoive cet argent public. Ça vient avec une responsabilité, et on se demande jusqu’à quel point on se laisse embarquer dans une histoire rigide et compliquée de bureaucratie car il faut faire des rapports, rendre des comptes. Mais on réussit à monter des projets qui nous ressemblent, on partage, on discute, on est d’accord, on n’est pas d’accord, il y a des débats. Le fait d’avoir en main les outils pour questionner et expérimenter est un acquis incroyable et ça serait stupide de ne pas s’en servir. Mais je crois aussi que d’inclure l’auto-réflexion est super essentiel et que sans elle, il n’y a rien qui se transforme réellement.

Après ça, je retourne dans mon atelier et je regarde dans mon microscope.

Images:

01 De la série Himmel und Hoelle (Hopscotch), 2005-2008
05 Narcisse, 2008
06 La bande de Moebius I, 2008
07 La bande de Moebius II, 2009
09 Eje sur I, 2010
10 Eje sur III, 2010 (Couverture)

Mathilde Geromin aka Lamathilde est une artiste de video-performance-son, franco-canadienne qui vit et travaille à Montréal. Après des études de cinéma, une maîtrise en linguistique, Lamathilde retourne à ses premières amours l’image et le son. Son travail porte sur l’identité à travers le genre et la sexualité. Depuis 1999, son travail a été montré dans de nombreux festivals et galeries à travers le monde. Entre autres Pink Screens – Brussels, Festival des films gais et lesbiens – Paris, London Lesbian & Gay Film Festival , Mix Festival – New York. Depuis 2004 Lamathilde fait partie deu collectif de performance WWKA (women with kitchen appliances). Depuis 2008, elle collabore avec Coral Short sur des performances telles que, Sexnoys (Vancouver), Social (Montréal).

D’origine Suisse, Catherine Bodmer vit et travaille à Montréal depuis 1996. Depuis une dizaine d’années, elle s’implique activement dans le milieu des centres d’artistes auto-gérés de Montréal. Elle a travaillé en tant que coordonnatrice artistique à La Centrale/Galerie Powerhouse (1999-2002) ainsi que chez articule (2004-2009), et elle est également membre fondatrice de l’événement international VIVA! Art Action qui a lieu à tous les deux ans à Montréal. Depuis 1997, son travail artistique a été présenté dans de nombreuses expositions individuelles et collectives à travers le Canada, ainsi qu’au Mexique et à Taiwan. En 2008, elle a reçu le Prix du Duc et de la Duchesse de York en photographie du Conseil des Arts du Canada, et en 2010, elle a effectué une résidence à Mexico dans le cadre du programme des ateliers-résidences du Conseil des arts et des lettres du Québec. www.catherinebodmer.com