Note sur l’(auto)identification et le gender passing – Fabien Rose

– I have been woman and I have been man, and I know more things than you single sex people can even imagine
– Dude, I thought you were a real guy?
– We walk among you.
[…]
– That poor thing couldn’t pass on a dark night at 200 yards. […]
– You better check your T-dar, honey. She’s a G.G.
– A what?
– A genuine girl

Transamerica, Duncan Tucker, États-Unis, Alliance Atlantis, 2006.

La présente intervention pourra paraître à certains être le rappel d’évidences : celle de l’incidence qu’a, sur nos vies, l’identification normative lorsqu’il est question de genre, et celle de la nécessité de trouver des moyens d’en amortir ou même d’en détourner certains effets. Elle s’inscrit dans un contexte particulier influencé par la production académique anglo-états-unienne sur le concept de gender, contexte qui explique la forme de cette note, ainsi que la plupart de ses références explicites et implicites. La réflexion qui la sous-tend est cependant aussi personnelle, et elle se veut un appel idéaliste (et qui s’assume comme tel) en faveur de la nécessité de développer de nouvelles façons de « voir ». Ces nouvelles façons de « voir » permettraient que l’on puisse, dans un avenir que j’espère le plus rapproché possible, venir à bout non pas du genre (personnellement, je tiens assez au mien), mais de la contrainte voulant que les termes « homme » et femme » ne réfèrent chacun qu’à des assemblages uniques d’éléments dont l’unité est prise pour acquis, et qu’hors de ces catégories, il n’y ait point de salut. Fruit d’un amalgame de réflexions théoriques, d’intuitions, d’opinions et d’expériences, le présent texte est assurément d’un drôle de genre.

(Auto)identification
Ma réflexion sur le genre s’alimente à une production académique faite de gender, de queer, de sexuality et de trans studies. Tous ces champ d’études sont marqués, pour le moment du moins et que ça plaise ou non, par un désir de complexifier ce que j’appellerai pour la suite des choses les catégories « hommes » et « femmes » sous leur forme non problématisée. Actuellement, dans l’académie, ce travail de complexification est le plus souvent symbolisé par l’invitation lancée par Judith Butler à « défaire le genre ». « Défaire le genre », c’est non seulement dissocier le genre – ce que l’on entend lorsque l’on parle de « masculinité » et de « féminité » – et ce qui est généralement reçu comme son référent – le sexe dit « biologique » – et montrer comment ils s’interconstituent, mais aussi et surtout mettre à jour le fait qu’ils sont, tout comme les deux uniques catégories qu’ils sous-tendent, des effet normatifs . Ce travail critique semble avoir favorisé l’expression et l’intelligibilité de genres et d’(auto)identités de genre multiples, en contexte universitaire et militant du moins. Certaines de ces (auto)identités ne se pensent pas nécessairement en termes politiques, bien qu’elles contribuent, jusqu’à un certain point, à faire bouger les choses en demandant à ce que les catégories « hommes » et « femmes » soient en quelque sorte réaménagées. Ces réaménagements visent non pas à anéantir lesdites catégories, mais plutôt à permettre que certains individus qui en ont été exclus à la naissance mais qui s’y (auto)identifient puissent s’y tailler une place. D’autres (auto)identités de genre se veulent alternatives, pour ne pas dire carrément subversives. Stratégiques, elles se posent comme des modalités de lutte contre la binarité en matière de genre.

Ces nouveaux genres, nouvelles (auto)identités de genre et nouvelles façons d’être « homme » et/ou « femme » ont permis d’exposer toute une gamme de possibilités (auto)identitaires qui participent jusqu’à un certain point à la remise en question des pratiques d’assignation et d’identification normative en matière de genre. Je fais partie de ceux qui croient cette diversité et l’essentiel de ses effets nécessaires. Toutefois, je pense aussi que le travail critique pouvant être fait par l’(auto)identification seule est limité. Au-delà de ce qui survient au strict plan subjectif lorsque l’on parle d’(auto)identification, s’(auto)identifier, c’est aussi identifier. S’(auto)identifier à d’autres que l’on considère mêmes, identiques, c’est aussi, dans un même geste, assigner à ceux-ci notre (auto)identification. Par conséquent, l’(auto)identification va de pair avec la définition de frontières (auto)identitaires et, par extension, avec la mise en branle de processus d’inclusion et d’exclusion qui se font parfois de gré mais aussi de force . Qui fait partie de quel groupe, et à partir de quand? Quelles sont les conditions d’admissibilité au sein d’une catégorie donnée? Si un individu qui remplit ces conditions d’admissibilité ne veut pas faire partie de cette catégorie à laquelle il ne s’(auto)identifie pas, ou encore que ceux qui en font partie ne veulent pas qu’il en fasse partie même s’il s’y (auto)identifie, qu’est-ce qui arrive? On l’y inclut malgré lui ou, au contraire, on lui en refuse l’accès? L’(auto)identification est clairement loin d’être dépourvue d’enjeux et, aussi diversifiées soient les (auto)identités, elles ont elles aussi des effets normatifs. Mais pour moi, une des plus importantes limites relatives à l’(auto)identification en matière de genre tient au fait que l’essentiel des (auto)identités de genre sont inintelligibles dans la plupart des interactions sociales banales et quotidiennes. Cette limite permet difficilement de faire l’économie d’une réflexion sur les pratiques d’identification et sur les normes qui les régissent de facto dans la plupart de nos interactions sociales et qui sont indissociables tant de la stabilité des catégories « homme » et « femme » sous leur forme non problématisée, que des enjeux et limites relatifs à l’(auto)identification.

Tout dépend bien entendu du milieu dans lequel chacun évolue, mais dans la plupart de nos interactions sociales quotidiennes banales, celles que l’on a au marché du coin, dans les boutiques, sur la rue, et même dans la plupart de celles que l’on peut avoir avec des collègues ou même avec certains proches, l’identification normative prend le plus souvent le pas sur l’(auto)identification. L’identification normative est et continue d’être efficace. Et cette identification est, la majeure partie du temps, l’effet de facteurs n’ayant qu’un rapport incident avec l’(auto)identification. Lorsque l’on croise des passants, l’(auto)identification n’est pas nécessairement la première chose rendue sensible, ou du moins, tout dépend du degré de sensibilité de ceux dont on fait la rencontre. Dans beaucoup de contextes, l’identification précède l’(auto)identification. En témoigne notamment la nécessité du coming out toujours renouvelé devant laquelle se retrouve tout individu qui veut que l’on connaisse son (auto)identification hors normes mais dont le genre, en apparence du moins, correspond aux attentes sociales et binaires en matière de genre. L’impératif au coming out vient du fait qu’une assignation a déjà eu une certaine efficacité. En témoignent aussi les difficultés que rencontrent les individus dont l’apparence ne correspond pas, pour les autres, à leur (auto)identité, de voir reconnaître leur (auto)identité par ces autres. Nombre de sites et forum trans sur Internet abondent en passing tips qui sont autant de tentatives d’influencer la réception de genre que les autres réserveront à l’individu qui décidera de les mettre en application. Ces exemples montrent que l’identification au quotidien garde et conserve toute son effectivité et que, dans beaucoup d’interactions sociales, elle peut prendre le pas sur l’(auto)identification.

Gender Passing
Partagé entre, d’une part, la conviction de l’utilité et de la nécessité d’(auto)identités complexes et multiples pour ceux qui souhaitent s’y identifier et, d’autre part, le constat de l’ineffectivité de toute catégorie de genre plus complexe que « homme » et « femme » dans la plupart de mes interactions sociales, j’en suis finalement venu à envisager comme potentiellement valable le concept de passing. Évidemment, j’ajoute non seulement un concept en anglais de plus à une liste déjà longue lorsque vient le moment de parler de genre ou plutôt de gender, mais aussi un concept dont il faut presque toujours expliquer le sens qui ne semble pas aller de soi. Dans son acception la plus commune, passing désigne le fait, pour une personne, de « passer pour ». Il est généralement sous-entendu que quelqu’un qui passe passe pour ce qu’on considère qu’il n’est pas. Lorsqu’il est question de genre , il est généralement synonyme d’« hommes » qui passent pour des « femmes » et de « femmes » qui passent pour des « hommes ». Lorsque l’on fait ainsi sens du gender passing, c’est que l’on considère que de ces deux termes, c’est le premier – le « sexe » – plutôt que le second – le « genre » – qui est vrai. Si l’on parle en ces termes du passing, c’est que l’on considère qu’un « homme » qui passe pour une « femme » est un homme et qu’une « femme » qui passe pour un « homme » est une femme. Dans la foulée, on n’utilise généralement pas le mot passing pour parler d’« hommes » « hommes » ou de « femmes » « femmes » même s’il est pourtant admis, en gender studies du moins, que le genre est un faire, et pas uniquement pour ceux qui désalignent sexe et genre. Comme le verbe « passer » se conjugue toujours à une forme active, qu’il suppose toujours un individu qui fait l’action de passer, et qu’il ne sert qu’à désigner ceux qui passent pour être d’un genre autre que celui qui leur a été assigné à la naissance, seuls ces individus sont perçus comme devant faire un effort pour passer, pour avoir l’air. De là s’ensuivent rapidement des accusations de faux et de tromperie.

L’acception commune de ce concept est évidemment problématique, j’en conviens. Sans compter que le concept de passing a une histoire qui lui donne plus ou moins de crédit politique. On l’a surtout utilisé dans une perspective historique et on en a fait une pratique stratégique à laquelle des individus n’ont pu et ne peuvent encore aujourd’hui recourir que par nécessité de se conformer. Assimilé à une forme d’oppression et de violence symbolique (« passing is oppressive »), le concept de passing semble par conséquent de peu d’utilité politique aujourd’hui, inconciliable qu’il est avec l’injonction à « être out et fier » (« being out and proud ») lorsqu’il est question d’(auto)identités .

Mais je crois que le problème avec le concept de passing réside peut-être précisément dans ce qu’on en a dit et ce qu’on en a fait, puisque le mot passing peut aussi référer à toutes ces situations où l’on est perçu par les autres. L’on passe alors pour un « homme », pour une « femme », pour quelqu’un de genre indéterminé (on se fait alors généralement poser beaucoup de questions), ou l’on peut aussi passer pour quelqu’un qui veut ou essaie de passer (à noter que pour le dernier exemple, l’on parle généralement, à tort à mon avis, d’individus qui ne passent pas. C’est que l’acception commune du concept détermine qui passe et qui ne passe pas en référence à des idéaux normatifs). Le passing survient quel que soit chez un individu l’assemblage sexe/genre/(auto)identification, mais il diffère dans ses conséquences selon que l’on passe ou non pour être du genre considéré comme devant naturellement être l’effet du sexe qui nous a été assigné à la naissance. Le mot passing peut donc aussi référer à ce moment effectif, ponctuel mais aussi et surtout dynamique où il y a passing. Et ce moment, s’il implique un individu qui passe, implique aussi forcément quelqu’un qui le fait passer. Pour passer, un individu doit certes faire quelque chose, disons ici présenter un certain genre, ce qui peut se faire avec plus ou moins d’intentionnalité. Toutefois, si l’individu en question passe, c’est qu’il se voit accorder une signification par d’autres. Pour passer, un individu doit passer auprès de quelqu’un ou pour le dire autrement, quelqu’un doit le faire passer pour qu’il passe. Ces moments où, simultanément, l’on passe et l’on nous fait passer peuvent venir court-circuiter le travail critique que l’on aimerait voir être fait par les (auto)identités. Dans ce type de situation banale, l’assignation de genre se fait la plupart du temps de manière pas trop compliquée et sans trop de considérations visant à déterminer comment notre interlocuteur s’(auto)identifie. Évidemment, il peut exister un lien entre passing et (auto)identification. Mais si la relation entre passing et (auto)identification n’est pas exclue, l’(auto)identification n’est en rien une condition du passing. L’on peut postuler qu’un individu puisse s’(auto)identifier d’une façon donnée sans chercher à passer pour tel. Faire l’exercice de présenter un genre auquel on ne s’(auto)identifie pas est aussi une possibilité et, à l’inverse, l’on peut très bien faire tous les efforts du monde pour passer dans un sens ou dans un autre, en vain. En matière de genre, vouloir passer n’équivaut pas à pouvoir passer, et l’inverse est aussi vrai. Et pour un certain nombre d’individus, c’est précisément là où prend corps la tension entre l’(auto)identification et l’identification (par les autres), la seconde ayant des effets quotidiens bien concrets dont il faut, me semble-t-il, tenir compte.

J’insiste beaucoup ici sur les effets qui sont ceux de la réception que nous réservent les autres, mais loin de moi l’idée de dire que seule importe la manière dont ces autres nous perçoivent. Mon point vise plutôt à rappeler une évidence trop souvent oubliée lorsque l’on parle d’(auto)identités, soit le fait que dans la plupart de nos interactions quotidiennes, l’on ne sait pas, l’on dispose de peu ou d’aucun moyens de savoir, et l’on ne cherche généralement pas à savoir comment les individus que l’on rencontre s’(auto)identifient. La plupart du temps, l’on assigne et l’on se fait assigner un genre, un point c’est tout, bien qu’il puisse exister des différences dans les manières de le faire (personnellement, j’évite autant que possible les marques de genre et les titres de civilité lorsque je m’adresse à quelqu’un même si la chose, en français, s’avère le plus souvent relever du tour de force. Un travail d’assignation n’en opère toutefois pas moins dans ma tête). Ce rapport dynamique de passing au quotidien constitue à mon avis un noeud duquel toute réflexion sur l’(auto)identification, mais aussi toute action visant l’empowerment par l’(auto)identification de genre, devrait tenir compte. Dans un article récent, Tallia Mae Bettcher insiste d’ailleurs sur le fait que la prise pour acquis dans notre société d’une relation de communication entre le genre de présentation et le corps sexué contribue à rendre inintelligibles certaines (auto)identifications et que, par conséquent, l’affirmation (auto)identitaire peut difficilement faire l’économie d’une réflexion plus large sur les pratiques de signification et d’identification.

Est-ce que le fait de penser nos interactions sociales en terme de passing peut être d’une quelconque utilité politique dans ce contexte? Je crois que la possibilité mérite d’être envisagée. Penser nos interactions sociales en terme de passing, c’est faire de l’exercice consistant à complexifier les possibilités d’(auto)identification se situant derrière chaque genre ou apparence que l’on identifie un réflexe. C’est continuer à fonctionner en société au quotidien, à faire face aux exigences de genre qui sont celles du monde dans lequel on vit, mais aussi, simultanément, favoriser la lente érosion de ce sur quoi reposent ces exigences. C’est aussi, évidemment, accepter de faire du doute quelque chose de productif en admettant qu’il puisse exister d’autres possibles, pour les autres mais aussi pour soi. Le fait de penser nos interactions sociales en terme de passing mérite à mon avis d’être exploré comme potentielle condition d’effectivité des (auto)identités.



Fabien Rose est actuellement candidat au doctorat conjoint en communication à l’Université Concordia (Montréal, Québec). Ses recherches sont financées par le Fonds de recherche sur la société et la culture (FQRSC). Détenteur de diplômes de 1er et de 2e cycles en histoire, il est coauteur de manuels d’histoire et d’éducation à la citoyenneté pour les élèves du 3e et 4e secondaire (collection Fresques, Éditions de la Chenelière, 2007 et 2008).