Polytechnique – Gabriel Chagnon

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Le texte qui suit est une réflexion sur le contexte entourant la sortie du film Polytechnique, et porte principalement sur le contexte et les médias francophones du Québec.

C’est accompagné (et surtout précédé) d’un flot impressionnant de débats, interrogations, inquiétudes et prises de position diverses qu’est sorti tout récemment sur nos écrans le film Polytechnique, de Denis Villeneuve. Certains trouvent malavisé de rouvrir de telles blessures et doutent de la pertinence de faire un film qui fait revivre l’une des plus douloureuses tragédies vécues au Québec, d’autres déplorent que ses artisans aient opté pour la fiction au lieu du documentaire, et d’autres encore, trouvant qu’il était grand temps qu’une œuvre de fiction soit produite sur cet épisode, ont accueilli le film avec intérêt et curiosité.

Rarement, dans les annales du cinéma québécois, un film aura-t-il fait couler autant d’encre et suscité autant de discussions que Polytechnique. Mais ce n’est pas tant l’œuvre elle-même qui aura alimenté les débats que son existence même, et les polarisations suscitées rappellent étrangement celles auxquelles les événements, survenus il y a bientôt 20 ans, avaient donné lieu. Le tueur était-il simplement un fou qui a commis un geste isolé dont il serait vain de chercher le sens, ou ce geste horrible était-il une expression extrême de la misogynie ambiante ?

Et pour bien des femmes au lendemain de cette tragédie, il s’agissait bel et bien d’un crime dirigé contre les femmes et les acquis du féminisme. Elles ont été outrées lorsqu’une majorité de commentateurs et de médias, en particulier ceux du milieu francophone, se sont évertués, dans un premier temps, à n’y voir qu’un acte de pure folie totalement dénué de sens. Exception qui confirme la règle, dans une entrevue qu’il donnait à Michel Desautels le 8 décembre 1989, le regretté Pierre Bourgault affirmait que la tuerie de Polytechnique constituait le « premier crime sexiste avoué ». Toujours selon Bourgault, ce geste était une « expression extrême du backlash face au mouvement de libération des femmes ». Bourgault aura été l’un des seuls à exprimer cette opinion sans se faire accuser de politiser l’événement à outrance. Denis Villeneuve, le réalisateur du film, a lui-même émis récemment un point de vue similaire : « Fou, ce tueur ? Oui, mais témoignant d’un malaise réel. En chaque homme sommeille un gars révolté de laisser sa place aux femmes. » (Le Devoir, 31 janvier 2009).

De plus, la lettre écrite par le tueur, qui définit lui-même son geste comme un acte politique, ne devrait-elle pas suffire à le considérer comme tel ? Publiée près d’un an après l’événement, la lettre rédigée par Marc Lépine laisse très peu de place à l’imagination : « … si je me suicide aujourd’hui 89/12/06, ce n’est pas pour des raisons économiques… mais bien pour des raisons politiques. Car j’ai décidé d’envoyer Ad Patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie. Depuis 7 ans que la vie ne m’apporte plus de joie et étant totalement blasé, j’ai décidé de mettre des bâtons dans les roues à ces viragos. » On peut aussi y lire ce qui suit :

« Même si l’épithète Tireur Fou va m’être attribuée dans les médias, je me considère comme un érudit rationnel que seule la venue de la Faucheuse a amené à poser des gestes extrémistes. Car pourquoi persévérer à exister si ce n’est que faire plaisir au gouvernement. Étant plutôt passéistes (exception la science) de nature, les féministes ont toujours eu le don de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (ex. assurances moins chères, congés de maternité prolongés précédés d’un retrait préventif, etc.) tout en s’accaparant de ceux des hommes. »

Certes, pour qu’un individu commette un tel acte, l’hypothèse de la folie ne fait aucun doute, mais pourquoi faudrait-il que l’existence d’un trouble évident de santé mentale exclue automatiquement une lecture politique du geste, et empêche de voir un lien entre celui-ci et les tensions sociales de l’époque ? En fixant son délire paranoïaque sur les féministes, qu’il rendait responsables de tous ses malheurs, Lépine s’alimentait d’un ressentiment bien réel à l’égard des féministes, fût-il à l’état larvé, éprouvé par bien des hommes qui se voyaient bousculés dans leurs repères.

Si, aujourd’hui, le féminisme n’a pas encore tout à fait bonne presse et se voit fréquemment vilipendé (souvent davantage, malheureusement, pour les intentions qu’on lui prête que pour ce qu’il est vraiment dans toute sa complexité et sa diversité), la situation était bien pire à la fin des années 1980. En effet, si l’on accepte aujourd’hui de reconnaître le rôle historique essentiel et positif du mouvement féministe, à l’époque, les féministes inspiraient la méfiance, et les avancées sociales rapides et radicales réalisées grâce à l’action du mouvement des femmes n’avaient pas manqué d’attiser les frustrations, surtout, on s’en doute, du côté des hommes. Un malaise existait bel et bien dans la société québécoise, nourri par un ressentiment non avoué face aux changements sociaux rapides qui avaient transformé la société et remis en question les rapports de pouvoir dans bien des domaines.

Dans un article intitulé « Je me souviens », publié dans le numéro hors série de la revue La vie en rose (octobre 2005), la journaliste Francine Pelletier émet des propos intéressants à cet égard, après avoir relaté un épisode survenu le surlendemain des événements, où elle a entendu un homme lancer, dans un corridor de Radio-Canada : « Il aurait dû toutes les tuer » :

« Cette phrase assassine marqua pour moi le début des hostilités entre les hommes et les femmes. Car, partout au Québec, la guerre des sexes, la vraie, creusait ses tranchées. On n’en a jamais vraiment parlé par la suite, mais c’est un sous-texte crucial du 6 décembre. Beaucoup d’hommes trouvaient que les femmes exagéraient, qu’elles imaginaient des Marc Lépine partout ; ils voyaient dans la politisation de l’événement une accusation sans nuances à leur égard. À l’inverse, beaucoup de femmes trouvaient que les hommes minimisaient la gravité de l’événement et, le réduisant au « geste d’un fou », faisaient d’elles des folles et des hystériques à leur tour. Hommes et femmes étaient devenus Juifs et Arabes devant le mur des Lamentations. »

Mentionnons également que si le 6 décembre est devenu par la suite, partout au Canada, la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, il importe de rappeler quelle était vraiment la cible de Lépine :

« À la thèse de la folie s’est substituée avec le temps la thèse de la violence faite aux femmes, c’est vrai. Mais ce n’est pas frapper exactement sur le même clou. En abattant 14 futures ingénieures, ce n’est pas à elles personnellement que Lépine en voulait, mais bien au mouvement des femmes. La distinction m’apparaît importante. Il s’attaquait à des conquérantes, pas à des victimes. Il frappait au vu et au su de tous, il ne se défoulait pas en catimini. Loin de rééditer un vieux rapport de force, il s’en prenait à ce qu’il y avait de plus nouveau dans la société : l’avancement des femmes. Bref, c’est au progrès que Lépine s’attaquait, c’est au futur comme nous l’imaginions. » (Francine Pelletier, ibid.)

En revanche, d’aucuns affirment encore aujourd’hui qu’un « certain féminisme doctrinaire » a récupéré le sens des événements de polytechnique, et que les tenants de la thèse de la « folie » ont pratiquement fait l’objet d’une censure pendant toutes ces années, laissant toute la place à ceux de la thèse du « geste politique ». C’est notamment l’avis de Catherine Fol, diplômée en génie physique de l’École polytechnique de Montréal et auteure du documentaire Au-delà du 6 décembre, qui a été la cible de féroces critiques de la part de nombreuses militantes féministes lors de sa sortie, en 1991. Selon elle, au lendemain des événements de Polytechnique, les gens auraient eu besoin de faire leur deuil ensemble, mais certaines militantes féministes ayant leurs entrées dans les médias ont pris la parole et martelé le même message qu’elles véhiculaient déjà avant le drame : « Nous, les femmes, nous sommes victimes de vous, les hommes » ; pour les féministes, la tuerie de Polytechnique constituait donc une illustration et une démonstration de ce qu’elles s’évertuaient à affirmer depuis des années. Toujours selon Fol, ce qu’on disait à Poly, c’est que « des femmes » ont été victimes d’« un homme », et il n’y a pas de lien entre les deux. Les féministes ont selon elle fait du militantisme après le drame, toujours selon la même perspective « nous les femmes, nous sommes victimes de vous, les hommes », alors qu’on n’avait pas besoin de militantisme, on avait besoin d’être solidaires, ensemble, dans la douleur du drame de Polytechnique. Fol croit que le féminisme demeure aujourd’hui un facteur de division entre les hommes et les femmes (émission Bazzo.tv, Télé-Québec, 12 février 1009). Or, si l’on ne peut nier que plusieurs déclarations formulées par des féministes au cours de la période de l’après-6 décembre manquaient de nuances, et que, sous le coup de l’émotion, il se soit dit toutes sortes de choses regrettables (par exemple, cet acharnement sur Nathalie Provost, l’étudiante qui a dit à Marc Lépine, avant que celui-ci se mette à tirer : « Nous ne sommes pas des féministes »), cette façon de voir le féministe comme un facteur de division entre les hommes et les femmes permet d’évacuer tout débat de fond sur les répercussions complexes des changements rapides et profonds introduits par la deuxième vague du féminisme.

Pourquoi cette extrême réticence à conférer à ce geste une valeur politique ? Pourquoi, vingt ans plus tard, les thèses de la folie et du geste politique s’affrontent-elles de façon aussi dichotomique, comme s’il fallait absolument que ce soit l’une ou l’autre ? Voici une autre citation fort éclairante de Francine Pelletier :

« Il faut dire qu’entre le drame de Poly et la publication de la lettre, il y avait eu la crise d’Oka, assortie de la même tendance à la déresponsabilisation. Encore une fois, ce n’était pas la faute des Québécois, mais celle des méchants Indiens et/ou du méchant fédéral. En temps de crise, le Québec est toujours archi-convaincu de sa propre vertu, un peu comme Israël. Comme si le fait d’avoir été des victimes de l’histoire nous empêchait d’en faire à notre tour. Comme si on était encore trop petit pour manier le gros bout du bâton. » (Numéro hors série de La vie en rose, octobre 2005).

Le statut minoritaire et précaire de la culture québécoise serait-il un élément expliquant cette volonté acharnée de faire à tout prix du Québec un lieu idyllique et exemplaire où le sexisme, la misogynie et le racisme n’existent plus, et où tous les combats et les remises en question ont été menés et ne sont dorénavant plus nécessaires ?

Polytechnique, le film, raconte en 76 minutes les événements du 6 décembre 1989 à travers les yeux d’une étudiante et d’un étudiant, deux personnages fictifs représentant un amalgame des protagonistes réels. Le film, qui s’inspire des témoignages des survivants et des familles des victimes, est remarquable sur le plan cinématographique, d’une grande maîtrise technique. On suit le parcours de Jean-François et de Valérie, qui se trouvaient tous deux dans la classe où Marc Lépine a séparé les hommes des femmes pour ensuite tirer sur celles-ci. Le film nous entraîne au cœur de la tourmente, parmi les étudiants qui voient leur vie basculer en ce jour fatidique. Sans justifier ni expliquer, il ne fait que montrer. À la fois sobre et direct, tourné en noir et blanc afin d’installer une distance entre l’action et les spectateurs, il évite tout sensationnalisme de même que tout psychologisme (il ne s’agit pas d’un film à thèse). Même si l’œuvre est tournée avec brio et comporte des plans magnifiques, on ne pourra pas accuser Villeneuve d’avoir signé une œuvre esthétisante, contrairement à Gus Van Sant, dont le film Elephant a souvent fait l’objet de ce reproche. Les images, superbes, ne portent jamais ombrage au propos. L’excellente direction photo de Pierre Gill, le scénario bien ciselé de Jacques Davidts, la musique subtile de Benoît Charest et la formidable direction d’acteurs de Villeneuve contribuent à faire de Polytechnique une œuvre achevée qui constitue, selon moi, le meilleur film du réalisateur de Maelström et d’Un 32 août sur terre.

Selon les artisans du film, Polytechnique relevait avant tout du devoir de mémoire, et visait non pas à apporter des réponses, mais à susciter une réflexion, provoquer un débat. Je crois en effet que l’art doit entre autres servir à ne pas oublier, nous aider à sonder nos parts d’ombre pour leur trouver un sens, pour reprendre l’expression utilisée par Villeneuve, ainsi que nous mettre face à nous-mêmes et nous permettre de réfléchir aux événements troublants et difficiles qui marquent notre société. À ce titre, au Québec, il semble que nous ayons un singulier rapport avec la mémoire traumatique en ce qui a trait à son expression au cinéma, surtout lorsqu’il s’agit des rapports complexes, parfois conflictuels, entre différents groupes sociaux. Par exemple, la crise d’Oka n’aura été abordée au cinéma que par la documentariste Alanis Obomsawin (Kanehsatake – 270 ans de résistance). En outre, comme le mentionnait récemment la critique de cinéma Odile Tremblay, qui soutient que le cinéma doit aussi faire œuvre de catharsis et de mémorial, « des crises très graves, tels les événements d’octobre 1970 et la Loi des mesures de guerre, auraient pu engendrer une foule de films. Michel Brault s’y est attelé dans Les ordres,… Vingt ans plus tard, Pierre Falardeau aborda le sujet à travers Octobre… » (Le Devoir, 31 janvier 2009). Cette prudence dont font montre les cinéastes est-elle due à la crainte de subir l’opprobre s’ils osent s’attaquer à des sujets dont les gens ne veulent plus parler, parce que trop délicats et douloureux ?

Les artisans du film tenaient aussi à exonérer les étudiants de Poly qui se trouvaient sur les lieux pendant ces 19 minutes cauchemardesques, et qui se sont fait reprocher par la suite de ne pas avoir porté secours à leurs consœurs. « Très vite, on est tombés d’accord sur le fait qu’on voulait que le film dédouane les étudiants et les libère du poids de la culpabilité. Parce que dans toute cette affaire, les seuls qui ont réussi à garder le silence, à rester dignes et à résister à l’enflure médiatique, c’est les étudiants. Et pourtant, ils ont été laissés pour compte par la société des aînés qui avaient d’autres comptes à régler. » (Jacques Davidts, cité par Nathalie Petrowski dans La Presse, samedi 7 février 2009). Car le film a bel et bien un angle, et c’est le regard de Jean-François, personnage incarnant l’homme témoin impuissant du drame, qui constitue le principal moteur du récit. C’est à travers son regard qu’on découvre l’ampleur du carnage, et à travers lui, on nous dit toute la culpabilité ressentie par les étudiants de Poly qui n’ont rien pu faire pour arrêter le tueur. On ne saurait être en désaccord avec cet angle. Bien des choses se sont dites dans la tourmente qui a suivi la tuerie, et moult reproches ont été adressés aux étudiants de ne pas avoir tenté quoi que ce soit pour venir en aide aux femmes. Ces reproches, injustes et imbéciles, n’ont certainement rien fait pour aider les gars présents le jour du drame à se remettre de ce traumatisme. Le film effectue une remise des pendules à l’heure qui est loin d’être superflue.

Toutefois, le fait qu’on choisisse précisément cet angle, plutôt que celui, plus délicat peut-être, du « tremblement de terre que cet événement a provoqué chez les femmes » (Catherine Perrin, à l’émission C’est bien meilleur le matin, 6 février 2009), est révélateur. On évite de jouer dans des eaux qui demeurent toujours troubles aujourd’hui. Personne ne nie que l’événement ait été extrêmement traumatisant pour les hommes présents. Là-dessus, il y a consensus. Mentionnons le cas de Sarto Blais, dont le nom est ajouté à la liste des quatorze femmes défilant à l’écran à la fin du film, qui s’est suicidé l’été suivant, suivi par ses parents un an plus tard. Pour ma part, je crois que malgré la grande qualité du film, on a peut-être été ici un peu trop prudent. On peut comprendre que les artisans aient fait preuve d’une extrême précaution, étant les premiers à briser le silence au bout de presque vingt ans, dans un contexte où les survivants et les familles demeurent extrêmement fragiles. D’autres films restent à faire, et espérons que les artistes continueront d’avoir l’audace, comme l’a fait Villeneuve, d’explorer cet épisode unique et sombre de l’histoire du Québec.

Gabriel Chagnon travaille en rédaction et en traduction depuis plus de 20 ans. Observateur assidu de la scène culturelle et politique d’ici et d’ailleurs et cinéphile averti, il a collaboré au fil des ans avec de nombreux groupes populaires et politiques et organismes culturels, dont Divers/Cité et image+nation.

Comments from the old site:

Submitted by Anonymous (not verified) on Thu, 07/23/2009 – 01:15.

Je suis de ces femmes qui ont vécu ce drame, alors étudiante à UdM. Polytechnique, c’était une majestueuse claque au visage de centaines de femmes qui, de ma génération, s’étaient fait dire qu’il fallait travailler fort mais que nous pouvions réussir. C’était de nous remettre à notre place, de nous montrer que la puissance et la virilité pouvait encore nous contrôler.

On peut réinterpréter ça de milliers de façons, mais c’est ce que moi j’en ai gardé. Le reste, les armes à feu, c’est de la bs. Ce n’était pas le propos.

Et comme les femmes, à métier équivalent, ne font toujours pas le même salaire, et bien je ne peux pas dire que je me sente tellement mieux aujourd’hui.


Submitted by Anony mouse (not verified) on Tue, 03/10/2009 – 21:30.

Super article ! Très intéressant. Merci Gabriel.


Submitted by Joan (not verified) on Tue, 03/10/2009 – 21:29.

I can’t wait to see the film.