Scarred Fruit/People – Frank Suerich-Gulick

J’ai commencé à faire de la récup pour des raisons d’écologie et de santé. Je voulais manger local et végétarien le plus souvent possible, mais c’est très difficile à faire pendant la majeure partie de l’année à Montréal à cause du climat. J’ai besoin de manger quelque chose de vert de temps en temps, sinon je deviens fou. En fait, j’ai tendance à devenir un peu déprimé chaque automne et à perdre un peu mon appétit. Je crois que c’est surtout lié aux journées qui raccourcissent, mais le manque d’appétit combiné à la pénurie de légumes locaux fait que je perds du poids l’hiver.

En octobre 2010 j’ai emménagé dans un nouveau logement près du marché Jean Talon. L’idée de faire de la récup m’intriguait depuis longtemps et la proximité du marché m’a poussé à enfin essayer, à plonger – littéralement – dans les poubelles du marché. Je suis devenu accroc.

Le plus grand obstacle psychologique à surmonter, c’était l’idée d’aller fouiller dans les poubelles devant les passants. Je ne sais pas si c’était une question de honte…peut-être. J’avais peur que les gens me voyant fouiller dans les poubelles trouveraient ça dégoûtant ou humiliant. J’étais assez sûr que ça ne me dégoûterait pas pour moi-même. J’avais aussi un peu peur de tomber malade, mais je savais que ce n’était pas très rationnel. Je pouvais bien évaluer ce qui était risqué en fouillant. Oui, c’était surtout la peur de ce que penseraient les gens.

J’ai découvert très rapidement que c’est vraiment excitant de fouiller dans les poubelles au marché. C’est une chasse au trésor qui nous livre toujours une trouvaille. Ça me donne une satisfaction incroyable de trouver un beau fruit mûr avec une petite tache insignifiante qui peut facilement être enlevée.

Ça m’aurait fait plaisir à n’importe quel moment de ma vie de «sauver» de beaux aliments destinés un dépotoir. Mes parents ont toujours aimé trouver des trésors dans la rue (surtout des trésors non-comestibles). La nourriture a quelque chose de sacré pour moi, donc c’est particulièrement magique de sauver de la bonne nourriture des ordures. Mais j’ai commencé à faire les poubelles du marché Jean Talon à un moment où le désir de vivre me faisait défaut : j’étais parfois si dégoûté par moi-même que je pouvais à peine m’endurer. Je sentais que j’étais tellement endommagé ou dysfonctionnel que je trouvais qu’il serait raisonnable d’arrêter de vivre, que ce ne serait pas un «gaspillage». Donc chaque fois que je sauvais un légume un peu endommagé qui pouvait devenir délicieux avec un peu d’effort, c’était un geste d’espoir pour moi-même. Si ça valait la peine de traîner un gros sac de poivrons puants chez moi, de passer une heure à faire le tri et à les découper pour en extraire une petite pille en parfait état, ça valait peut-être la peine de m’endurer un peu plus longtemps et de passer à travers la merde que je traînais en moi. Peut-être qu’il y avait assez de bons bouts en moi pour que je puisse éventuellement en extraire quelque chose de positif qui ait de la valeur, qui puisse faire du bien aux gens, être beau, tout simplement, ou qui puisse faire plaisir à quelqu’un.

Alors oui, prendre le temps de fouiller dans les poubelles, c’est écologique, ça m’économise de l’argent. Ça me permet de manger de délicieux repas de fruits et légumes variés tout l’hiver sans me culpabiliser le moindrement sur leur impact écologique. Mais quand j’ai commencé à faire de la récup, que je me suis mis à le faire de façon compulsive, je le faisais parce que ça m’aidait à survivre psychologiquement de jour en jour.

Prendre des choses dans les poubelles, c’est un geste d’espoir et aussi un peu un geste de révolte. C’est rejeter les normes qui disent que dès qu’un objet ou une personne est «endommagée», on doit s’en débarrasser. Les normes qui nous disent qu’une personne ou une chose qui exige «trop» d’effort pour donner plaisir n’en vaut pas la peine.

J’aime les gens que je rencontre au marché. Je leur pardonne même de me dire «elle» des fois alors que je voudrais qu’illes me parlent au masculin, parce que je sais qu’en fouillant dans les poubelles, illes acceptent eux ou elles aussi de porter un certain stigmate. Ce sont des gens qui acceptent d’être regardés avec inconfort ou dégoût par les passants ou par les commerçants. Ce sont des marginaux, des freaks comme moi, comme les queers et les trans que j’ai appris à aimer depuis deux ans. Ces gens sont marginaux et illes l’assument devant tout le monde qui fait son épicerie au marché.

How dumpstering helped me come to terms with my trans identity or dumpstering as therapy

Dumpstering was a relatively safe place to socialize for me at a time where I was scared to talk to most people. Conversations while dumpstering generally centre around food. I learned to confront ambiguous stares from passers-by and hostility from shop-keepers directed at me for doing something that I felt committed to and positive about. It was good practice for confronting scepticism, rejection or discomfort from people about my transness, which was something that I did not feel solid and positive about at the time. It was good practice for learning to harden myself against attacks or blows that I knew were ill-founded or unintended but that still hurt me acutely.

Dumpstering was a drug : it made me high at a point when I was feeling very, very low for weeks at a time. It was one of the very few concrete things I felt capable of accomplishing. As a side-effect, I acquired huge amounts of great produce that I couldn’t possibly consume by myself, so it obliged me to host dinner parties to feed others, it forced me to risk myself and come out of my isolation.

Dumpstering is about valuing, respecting and taking pleasure from items that someone else has decided don’t have sufficient value to make them worth any effort or consideration. It’s about saving items that others have labelled disgusting, distasteful and so are required to be hidden away, not touched, only dealt with by designated technicians. Items that must be disposed of, made to disappear — removed to where no one will have to think about them ever again.

Dumpstering is about resuscitating something that was abandoned for dead. It’s a generative process. You find something flawed or ‘broken’ and you put your energy into finding a way to make it useful or beautiful or delicious again. It’s about valuing things that are not perfect — flawed or used or damaged. It’s also about the character that these flaws give an item: the rough edges and scratches and unpleasant parts that make it beautiful because they are proof that it has lived, produced by a natural system that is neither perfect nor perfectly controlled. It’s about appreciating that food does not come from an assembly line : it ripens at different rates, it gets damaged through the lengthy transportation it endures or by someone dropping it on the floor. Or it turns brown or limp because it was exposed to frost.

Overcoming disgust

I think the patterns of what disgusts or comforts us are in large part a product of our social environment, our upbringing, our cultural reality. Maybe it’s also a tool for social control. So many of the things we experience ‘instinctive’  disgust for are appreciated as positive or highly valuable in other societies and contexts. I think as queers we understand all too well how accidental this disgust reflex is and how hurtful and destructive it can be; how most of the time the things that trigger disgust in us are not hurtful or bad in themselves, we’ve just been programmed to somehow think they are. I think of ‘garbage’ the same way. Why do we think it’s disgusting?

Scarred fruit or people. Weirdos, freaks

Many of the people who dumpster are shy in a way that I find many queers to be. I perceive that they instinctively protect themselves from unpredictable blows. They’re weirdos, either by choice or not. Perhaps the choice is not to be a weirdo but to just live with it, not to hide. I know that some folks dumpster by necessity. They endure stares and stupid reactions to get to their healthy food. They wear a protective shell against these blows during dumpstering expeditions. Sometimes they let the shell down to talk to other dumpsterers, or to a friendly shopkeeper.

The dumpstering community at Jean-Talon market is quite diverse. Alliances form, advice is given, good finds shared, sometimes freely, sometimes with a select few. Some people are very open about their lives, others very reserved. It’s about survival but also about enjoying the food you find. Anticipatory relish. Also glee and the rush of finding perfect flowers.

Nasty shopkeepers

Est-ce que ça vaut la peine de parler de ce marchand qui est si méchant qu’il nous arrache les boîtes des mains lorsqu’on fouille dans «ses» poubelles? Je pense que oui, même si je me sens presque mal de le condamner publiquement sur ces pages. J’ai toujours de la difficulté à croire que quelqu’un puisse être aussi méchant. Peut-être est-ce parce qu’il est si obsédé par la propreté que ça le dérange autant lorsqu’on fouille dans ses poubelles. Mais je l’ai vu tellement de fois agir de façon vraiment haineuse envers de vieilles dames qui fouillaient dans ses boîtes, alors qu’il était charmant et respectueux le lendemain avec un marchand du marché qui prenait des boîtes de choux du même tas pour nourrir ses animaux. Je ne peux pas m’expliquer sa façon d’agir, je ne le pardonne pas. Pour moi il est comme un symbole, un parfait exemple concret de la violence que la société inflige à certains individus qu’elle juge être indésirables, dégoûtants, des gens qui refusent ou sont incapables de se conformer à la norme de ce qui est acceptable, de ce qui se fait et ne se fait pas.

Je pense que ça l’enrage que des gens puissent profiter et prendre plaisir des objets dont il ne peut pas lui-même tirer profit ou plaisir, mais pour lesquels il a travaillé. Je pense que ça le choque que des gens profitent «gratuitement» de son travail. Parce que je vois bien qu’il travaille très fort, il est probablement un perfectionniste (comme moi! mais pas de la même façon). Je l’ai déjà vu en train de balayer le sol vigoureusement autour de son container tout de suite après le passage du camion à vidanges. Il voudrait que tout autour de son container soit immaculé et contrôlé. Les gens qui fouillent dans ses poubelles perturbent cet ordre. Je pense que nous représentons un combat perpétuel pour lui : nous sommes comme des rats qui reviennent sans arrêt dès qu’il a le dos tourné.

Ça me fait penser un peu aux insectes et aux micro-organismes qui jouent un rôle si essentiel dans les écosystèmes, qui décomposent les détritus et la matière organique pour la transformer en humus fécond pour les plantes. J’aimerais penser que les gens qui fouillent dans les poubelles jouent un rôle semblable, sauf qu’on n’est pas capable d’agir à une assez grande échelle pour empêcher le gaspillage colossal qui se passe dans notre société à tous les niveaux. On ne fait qu’agir sur une fraction de ce qui est gaspillé. Nous vivons dans une société qui valorise tellement l’efficacité du temps et de l’argent qu’elle gaspille des quantités ridicules de matière.

C’est une société qui jette les légumes un peu laids ou puants tout comme elle jette les personnes laides ou endommagées ou «inutiles» ou qui puent, les gens qui provoquent le dégoût ou l’inconfort.

Frank Suerich-Gulick is a trans male-ish person currently trying to finish his engineering thesis on whirlpools at hydropower intakes. He gets off on organizing events with the Radical Queer Semaine, pervers/cité and politiQ collectives. He lives in a  housing coop that he helped birth over seven years – it’s a bit of a social experiment. He thinks a fair amount about how to build community, about how folks can find ways to live and work together and support each other. He believes in the power of shared food to help create safer spaces and cement bonds between people. Sometimes he’s a real skeptic, but he still has an irrational belief in the power of art to heal and bring magic into our lives. He plays folk music with his dad.