Le fétichisme de l’anonymat : Points de départ d’une recherche sur les subcultures sexuelles – Gonzague Gauthier

Photo: benjamboots

Introduction

Quelles places les subcultures homo/sexuelles prennent-elles dans l’agencement politique ? D’un point de vue foucaldien, il s’agit de comprendre comment l’usage des corps dans la sexualité lutte contre l’incorporation des normes. Mais de quelle sexualité parle-t-on ? Je voudrais éviter l’abord libertin, bourgeois, de la sexualité qui consisterait à faire des expériences personnelles, à se constituer un capital d’expériences propres à faire frémir dans les salons privés tout au mieux quelques amis proches, les yeux remplis d’admiration devant tant d’audace indicible. Cette sexualité-là ne m’intéresse pas – celle du porno chic, qui utilise des corps capitalistes, des corps marchandises, des corps sans autre ambition que de jouer à être quelqu’un d’autre.

Alors, de quelle sexualité s’agit-il ? Quelques éléments semblent la caractériser, ou plutôt, les caractériser. Car en effet, ce sont des formes de sexualités qui constituent un groupe non homogène (je n’ose dire hétérogène, même pour le jeu de mot). Des sexualités qui s’agencent autour d’éléments paradigmatiques que la pratique fétichiste esthétise, rend visible. Les quelques éléments qui caractérisent ces sexualités, ce sont par exemple les usages détournés des corps, leur dérogation aux pratiques de la sexualité bien-pensante et même aux pratiques « libertines » susmentionnées… Ce sont par exemple les façons et les envies d’apprentissage de ces sexualités, l’expérimentation renouvelée des corps. Ce sont aussi les contextes de ces pratiques, loin du cadre ultra personnel égoïstique, mais pourtant permises par une libération totale des contraintes holistes. Mais surtout, je voudrais mettre en avant le jeu entre le privé et le public (que l’utilisation d’internet rend particulièrement criant). Il me semble que c’est cette caractéristique qui permet d’articuler les pratiques sexuelles avec une pluralité de discours – dont le discours politique.

Le point que j’aimerais aborder ici, c’est justement ce rapport public/privé que l’on retrouve dans l’anonymat. Pour cause : à mon sens, il n’y a pas d’anonymat s’il n’y a pas de sphère publique. Et pourtant, l’anonymat est une façon de présenter à la sphère publique une sphère privée, parfois ultra condensée au seul individu qui la compose. Je suis anonyme sous mon masque de latex, et pourtant, je me montre à tous.

Ce rapport entre public et privé semble constituer l’agencement politique de l’hypermodernité, ou à tout le moins de la postmodernité. Il construit tout ou partie de notre rapport à la sexualité, entre le porno-chic, l’apparition des corps capitalistes, commerciaux, soumis à la sphère publique jusque dans ses pratiques privées (ces pratiques petites bourgeoises citées plus haut) et ce que je serais tenté d’appeler en opposition à ce premier, le dirty porn, qui s’effectue depuis l’espace privé et souvent à destination de l’espace public politisé. Le dernier élément de ce tableau, ce sont les pratiques queer, qui constituent toutes les pratiques du corps à la fois esthétiques et politiques… Mon interrogation sera alors formulée de la sorte : comment les représentations fétichistes des homosexuels permettent-elles d’imaginer un nouveau paradigme queer de l’agencement politique?

Mise en place

Je m’intéresserai donc aux subcultures homo/sexuelles, plus particulièrement sur internet, les sites de rencontre fétichistes. Je ne définirai pas de typologie de ce terrain, pour la simple et (peut-être) bonne raison que celui-ci est un confetti sur le net et mérite donc une microanalyse que je n’aurai pas le loisir de réaliser ici. Bien sûr, chaque site y a son identité discursive, liée à une certaine conception du genre et de la sexualité – nier cela reviendrait à une faute heuristique. Il m’arrivera donc de citer des éléments de cette identité discursive, sans les développer et en gardant ce travail pour une autre fois. D’autre part, pour aborder plus précisément ce rapport public/privé, je ne traiterai qu’exclusivement les figures du fétichisme qui s’exploitent dans l’anonymat, en tentant de démontrer que celui-ci n’est qu’une donnée théorique, bien peu fondée dans les pratiques.

La recherche antérieure sur ce terrain n’exploite pas ou peu ces données. Quand c’est le cas, elle n’utilise pas le regard culturaliste qui sera le mien et ne fait pas rentrer dans l’étude les enjeux extrêmement politiques (subversifs ?) de ces pratiques pour l’espace public commun. Tout au plus y voit-on un détournement ponctuel des codes sociaux, un espace d’autonomie temporaire (et/ou individuel) dans le maillage corseté des pratiques sexuelles. L’approche que j’utiliserai ici, culturaliste, transdisciplinaire, devrait me permettre de pousser plus loin ces rares éléments d’étude. Il sera, entre autres, considéré des éléments esthétiques, linguistiques, avec les méthodes adéquates. Je tenterai d’avoir un regard parfois sociologique, parfois ethnologique, poussé par ce qu’on appellerait une observation participative, autrement assumée comme une connaissance personnelle du terrain et donc de ces enjeux, mais aussi des fausses interprétations qui en sont données.

Mais d’abord, il faut définir les quelques notions que j’exploiterai ici. Il ne s’agit pas de faire un long pavé théorique, mais bien de tenter d’établir un cadre pratique à ces théories. Comment, par exemple, comprendre la notion d’anonymat ? Évidemment, je ne prétends pas résoudre le problème en quelques lignes, mais j’aimerais tout de même annoncer quelques éléments du paradigme qui le définit selon moi, tout au long de l’article. Comment définir la notion de fétichisme ? Là encore, le sujet est vaste, mais j’en exclus dès maintenant la démarche psychanalytique qui n’est pas la mienne et qui a justement tendance, à mon sens, à occulter la dimension politique de ces pratiques. Ces pratiques, parlons-en. Il s’agit de toutes les pratiques qui mettent en jeu un objet, autant ses qualités en tant que signifiant que celles en tant que signifié. Le champ est vaste et il passera obligatoirement par des éléments exogènes ayant trait à l’esthétique corporelle au sens large du terme (mais dans le contexte défini des subcultures homo/sexuelles). Enfin, le dernier préambule qui me semble nécessaire est l’explication du terme homo/sexuel(les). Composé sur un vocable transparent, il se veut d’une facilité d’usage mais aussi d’une approche théorique. Décomposant le terme d’homosexuel, il met en avant la sexualité comme élément culturel rapporté à une identité et non comme composante identitaire fondamentale. C’est bien la sexualité de certains pédés (je dirais une sexualité queer) qui sera prise en compte, non l’identité qu’on leur attribue sur la base d’une sexualité présupposée prédominante.

De la drague en vis-à-vis à la drague de visu, en passant par l’invisibilisation: esquisse d’une approche historique

Notre société a une drôle de façon de concevoir l’homosexualité, qu’en tant que chercheur culturaliste sur le genre et peut-être surtout pédé queerisé j’ai parfois du mal à me remémorer. Pourtant, il est assez fréquent de ne pas voir dans l’homosexualité une donnée culturelle mais plutôt une donnée naturelle. Je ne me place pas dans cette optique et prendrai donc pour base de mon étude ce moment assez particulier où l’homosexualité non seulement devient concept mais aussi identité, au travers de pratiques qui la connotent socio-politiquement. En effet, le XIXe siècle finissant tranche radicalement avec la visibilité de certaines pratiques homosexuelles, dont on peut déceler la trace dans les sociétés antérieures (en Europe) et qu’on peut retrouver jusqu’aux années folles. C’est en effet à cette époque, où discours médical, policier et social se croisent dans une extravagante envie de classer, catégoriser, hiérarchiser, que l’homosexualité en tant qu’identité prend les formes d’un anonymat qu’on lui retrouve encore aujourd’hui, grâce à l’esthétique des pratiques de drague – je m’explique…

La pratique de la « drague » invertie, homosexuelle puis gay (voire pédé ou queer), selon les termes associés à chaque époque et/ou point de vue, semble évoluer selon deux critères : l’intégration (ou l’exclusion) sociale et les techniques de communication. Si les caractéristiques du premier critère marquent durablement les pratiques de « drague » (lieux, codes implicites plutôt qu’explicites, méthodes de socialisation variées et souvent détournées), le second critère – les techniques de communication – semble permettre une évolution de la pratique, qui conditionne et renforce une approche esthétique du rapport à l’autre. À mon sens, ces conditions techniques vont renforcer la donnée historiquement acquise de l’anonymat, via les méthodes de socialisation dans la culture homosexuelle.

Historiquement acquise, dis-je ? L’homosexualité des pays occidentaux hérita de la vision bourgeoise des pratiques homosexuelles. Celle-ci est conditionnée par des contraintes sociales elles-mêmes issues de contraintes financières mais aussi culturelles (via l’héritage judéo-chrétien de la conception de la famille, de l’honneur, etc.). Ainsi, il commence à exister des façons d’assouvir désirs et besoins homosexuels dans l’espace public, mais de façon cachée, préservant l’espace bourgeois de la maison familiale mais occupant l’espace public : les pissotières des beaux quartiers pourraient être considérées comme des non-lieux de ces espaces bourgeois, voire des zones d’autonomie temporaire, auxquelles on n’accède qu’en revêtant un costume d’anonymat pour sortir de sa classe sociale.

Si deux éléments de cette nécessité renvoient à l’individu dans sa sphère privée ou, au plus, semi-publique, il faut aussi mettre en avant la sphère publique. Celle-ci, dans une période de nationalisme accru, conçoit effectivement de plus en plus le corps efféminé comme le corps de l’ennemi – créant un rapport entre la femme traîtresse, le juif efféminé et l’homosexuel forcément dégradé par sa « nature profonde », « féminine », de « passivité ». Si certains concepts tels que la pédérastie grecque (seul le « sodomisé » est en position d’infériorité) participent à la mise en place du concept d’homosexualité moderne et occidentale, la visibilité de celle-ci se perd au profit d’une nécessité de rester dans son rang, de correspondre à une identité nationale qui exclut la pratique homosexuelle : la nécessité de l’anonymat prend forme au sein d’un espace haussmannien crépusculaire.

N’est-il pas d’ailleurs, de manière pragmatique, nécessaire de se demander quelle différence il existe entre les pissotières et le placard ? Cette notion du placard, je voudrais la mettre en avant pour comprendre un peu mieux l’anonymat homosexuel. On sait que, de ce placard, on ne peut jamais sortir au vu de la conception identitaire et minoritaire de l’homosexualité… Si l’assertion est valable en lien avec les termes de la double contrainte homosexuelle, elle l’est également de manière symbolique. Passons les décennies pour en venir au sujet que je voudrais traiter, et voyons comment aujourd’hui, conscients de cette double contrainte, nombre de garçons vont avoir tendance à se produire une identité alternative sur le web, aidés par l’usage de pseudonymes. Ancré de manière historique comme une notion pratique, lui évitant la plupart du temps toute connotation honteuse, l’anonymat va être réitéré et justifié par ces pratiques numériques.

Les contraintes techniques ont beaucoup évolué. On est passé d’une pratique du minitel en France, ou plus largement, des petites annonces à la pratique de l’internet. Ces premières formes de rencontre, finalement, plaçaient la rencontre physique comme le moment central de la prise de décision pour passer ou non à l’acte sexuel – tout en n’oubliant pas qu’il s’agissait parfois de la première, parfois de la seule, parfois d’un événement rare ou souvent d’une habitude que constitue pour chaque individu cette rencontre entre hommes… Internet va au contraire déplacer ce moment de la prise de décision, une grande partie des enjeux se jouant lors des échanges de photographies, voire lors des conversations vidéo. C’est désormais en solitaire que se joue la rencontre ! L’honnêteté de chacun mise à part – même si elle est une donnée cruciale en termes de rencontre –, on sait déjà tout ce qui nous intéresse de l’autre, sur un plan sexuel, avant même d’avoir senti l’odeur de sa peau…

Dans un premier temps, avant que n’explosent les débits que l’on connait aujourd’hui, les sites de rencontre étaient rudimentaires et basés sur des échanges écrits, dans des chatrooms communes, avant d’échanger plus précisément dans des chatrooms privées, peep-shows virtuels où l’échange de photographies basse déf’ pouvait commencer. Le langage avait alors une importance plus décisive et l’identité du garçon derrière l’écran se dévoilait hors des contraintes physiques dans un premier temps. Passant par la parole, l’identité se faisait performative au sens quasiment littéral. L’anonymat social qui en découlait, c’est-à-dire l’anonymat de sa propre identité au quotidien, ne semblait ni volontaire, ni fortuit – il était juste une donnée technique, que l’histoire de la drague homosexuelle ne venait pas contredire[2].

Petit à petit, cette donné technique a tendu à s’effacer. Reliquat de cette époque, la seule partie rédigée qui sert encore d’élément accrocheur est souvent le pseudonyme dont chacun se pare pour se connecter aux sites adéquats (les autres champs mis à disposition sont souvent délaissés). Ce pseudo est un élément important de la rencontre sur le web, car, si le débit augmente en permettant aux sites de rencontre de s’articuler sur le visuel bien plus que sur le texte (« merci de lire le profil en entier », lit-on bien souvent, comme un marqueur des pratiques des internautes, de plus en plus habitués à s’arrêter aux images mises en exergue par les infrastructures des sites de rencontre), beaucoup continuent à ne pas envoyer de photos sur le site ou, nous y reviendrons, à fractionner le corps lorsqu’ils le montrent. S’il faut « se vendre » dans chacune de ces pratiques sociales, cette injonction est plus que nécessaire pour se faire voir parmi la masse, compte tenu de la façon qu’ont les internautes de passer de profil en profil avec une vitesse et une aisance assumée, aidés par les débits et les performances d’affichage grandissants. Quelle différence avec la volonté publicitaire d’un choc des images qui retient l’attention pour lire le pavé (ou le filet) de texte associé ?

Il me semble donc qu’on peut voir trois points d’accroche à ces profils : pseudonyme, image et texte – les deux premiers étant les plus visibles de prime abord. Or, ceux-ci renvoient dans leurs pratiques très souvent à l’anonymat déjà évoqué.

Identité pseudonymique… anonyme face à la société

Plus haut, j’évoquais que la prise de décision maintenant solitaire était conditionnée à l’honnêteté des correspondants ; pas exactement en fait… Car, il me semble que la présentation que l’on fait de soi sur le net correspond à une part de son identité, d’une identité numérique trouvée au travers des pseudos, dût-elle différer de son identité sociale quotidienne…

Le web semble permettre une maîtrise totale de ces identités. Nouveau nom, choix de la façon de communiquer, sélection des publics visés au sein même des réseaux (milieux culturels). Est-il besoin de préciser que le point de vue constructiviste de cet article prend en compte la théorie de la performativité du genre, et de son identité ? Je me permets de mettre en lumière l’apport de cette théorie quant au fait que l’on peut performer, tour à tour, plusieurs identités complexes, différentes ou liées – ce qui nous renvoie d’ailleurs à la double contrainte homosexuelle. J’élargirais alors le paradigme en appliquant cette multiplicité d’identités à la sphère numérique pour tenter de faire comprendre que l’on peut créer une identité sur le web qui n’est pas du tout le reflet d’une identité réelle, sans pour autant que celle-ci soit fausse. L’anonymat est en ce sens compris par rapport à son identité sociale, et le pseudonyme est autant le premier élément de son identité numérique que l’outil de son anonymat social. En quelque sorte, la multiplicité des ces identités renvoie à l’anonymat : une fois nommée, classée, chaque identité ne se dit pas en synchronie avec les autres. Il ne s’agit pas de jouer un rôle qui préexisterait, d’endosser un costume, mais bien de faire appel à des éléments coprésents, mais qui ne sont pas dits synchroniquement dans le jeu social. Passant par le logos, via le verbe ou l’image, chaque identité semble donc anonymer les autres lorsqu’elle se donne à voir. Pourquoi ne serais-je pas celui que je dis être à ce moment précis, plutôt que celui auquel les autres m’assignent en général, parfois sans même être au courant de mes pratiques, celles que j’actualise maintenant ? C’est une question d’empowerment des subalternes, tout à fait primordiale, n’est-ce pas ?

Les pseudonymes sont d’ailleurs souvent une façon de contribuer à la vision de l’homosexualité comme identité sexuelle et non pas identité de genre. Selon les sites de rencontres où ils seront utilisés, on trouvera en effet des variantes globales des identités proposées à travers les pseudonymes. Lié à telles ou telles pratiques, chaque site va avoir son champ lexical qu’une approche logométrique pourrait nous aider à comprendre. Par exemple, sur les sites fétichistes, l’identité n’est plus en rapport avec la pratique des corps entre eux (passif / actif / pratiques uro / etc.), mais avec celle du rôle endossé (motard / skin / salope / dominant / etc.). La distinction n’est bien sûr pas aussi nette, puisqu’elle passe par des identités telles que « chienne », qui dans le langage courant se comprend d’une façon imagée mais dans certaines pratiques SM peut correspondre à un jeu de rôles animaliers – les distinctions sont fluctuantes et c’est la négociation qui sert de cadre aux pratiques. Le langage garde donc toute son importance… Mais quelle force a-t-il face aux images ?

Si le langage apparaît comme le matériau le plus malléable, capable de construire le plus facilement ce double rapport à l’anonymat et aux nouvelles identités, les images vont suivre cette logique. Nos pratiques sociales permettent un postulat simple : le corps est anonyme, tandis que le visage dévoile notre identité. Pour cause, nos habits dissimulent ce corps aux yeux de tous. Le résultat de cette évidence est que les identités pseudonymiques se constituent souvent autour de corps fractionnés, montrés en partie sur les sites – et aussi, nous le verrons plus loin, de corps fétichisés, parés d’attributs spéciaux. De la plus basique photo coupée au-dessus des épaules aux fractionnements les plus complexes mettant en avant torses, fesses ou sexes, une esthétique du corps fractionné se développe et engendre des fétichismes particuliers. Tout la construction genrée d’un individu passe sur ces profils par cette esthétique du fragment : une photo d’un torse bombé peut à elle seule plaquer définitivement sur un pseudonyme une image d’hyper-virilité. Le fantasme se construit sur l’à-peu-près, le partiel ; il renvoie aux éléments paradigmatiques glanés personnellement puis plaqués sur cette nouvelle identité. Ces fragments renvoient en réalité à un tas d’éléments culturels bien plus étendus… se fragmenter, c’est alors profiter de cette culture, et non se dissimuler. Une bonne combinaison d’éléments peut aider à convaincre l’autre de venir, de se déplacer, de se rencontrer. Une mauvaise combinaison sera, au contraire, un frein… D’un point de vue plastique, esthétique, on peut déterminer des profils qui ont une cohésion par rapport à ce paradigme de la masculinité, et d’autres qui entrent en dissonance. Ils empêchent la réitération du genre et sont rejetés.

Ce rejet de la figure anonyme, une fois qu’elle ne correspond plus aux figures genrées attendues, se retrouve également sur un plan politique. Prenons pour exemple la figure du barebackeur. Celle-ci semble évidemment être subversive dans notre société, de par son approche a-sanitaire ou anti-sanitaire[3]. Les sites de rencontres bareback sont, comme les autres, remplis de profils sans photos, ou bien encore dans lesquels les photographies ne présentent qu’un corps. Mais il s’agit là d’assumer – ou non – une certaine pratique. Car, pour en revenir à un point historique, il semble que l’apparition du sida va marquer la communauté homosexuelle et sa façon de se rencontrer.

De la part de plusieurs garçons qui montrent leur visage à découvert sur le site barbackzone, on peut lire ce genre de commentaire : « Allez les mecs. Montrez-vous ! Votre mère ou votre boss ne viennent pas ici tous les jours ! » Le lien entre les différentes sphères privées et les sphères publiques est ici mis en évidence par l’injonction à assumer ses pratiques. Sont-elles honteuses, subversives ? Si la question doit se poser, dans un premier temps il s’agit pour les usagers de ces sites de revendiquer une sphère d’interactions libres, dégagées des contraintes sociales habituelles. Il n’est plus tant question d’anonymat, qui ne semble plus nécessaire, puisque la simple position de l’individu dans cette nouvelle sphère lui confère cette invisibilité.

Cette invisibilité, gage de tranquillité, est d’ailleurs à mon sens la raison pour laquelle une grande partie de ceux qui pratiquent le bareback ne voient pas cette pratique comme subversive sur un plan politique. De même pour la plupart des fétichismes. En ne politisant pas leur sphère communautaire, ses usagers espèrent pouvoir la pérenniser, sorte d’Arcadie trash. On en revient ainsi à la double contrainte et il semble qu’il s’agisse ici d’une placardisation volontaire (plutôt que subie). Notons qu’on peut également retrouver ce genre de commentaires sur des sites de rencontres homosexuelles, pas forcément définis comme des sites de rencontres sexuelles : l’anonymat est vu comme un refuge a-politique, dans des temps où l’homosexualité s’est voulue politique.

La liste est longue des pratiques de l’anonymat sur les sites de rencontres homosexuelles. Sur des sites plus spécialisés sur les rencontres fétichistes, on peut rencontrer les mêmes types de profils et leur appliquer les mêmes analyses politiques. Le latex et le cuir, pour ne prendre que deux types de fétichismes bien connus, apparaissent souvent comme une façon de revêtir une seconde peau. Le sida a changé les modes de rencontre, disais-je ? Cette seconde peau se comporte alors comme un stigmate volontaire, occultant le stigmate du sida[4] … Mais comment ne pas voir aussi – et surtout – l’aspect d’anonymat social derrière cette revendication, en même temps que l’identité pseudonymique se forme ? Les photos d’exhibitionnisme, tout en latex sur le champ de mars ou dans une rue quelconque – mais en tout cas, dans l’espace urbain –, y font toujours une forte impression : c’est une force d’empowerment en quelque sorte, puisqu’elles portent la revendication d’une identité homo/sexuelle sur la place publique. Elles fascinent.

Pourtant, l’anonymat, derrière le masque de latex ou le casque de moto, est très présent sur les sites fétichistes. Là aussi, la distorsion entre la revendication politique et la nécessité de se garder un espace privé se fait jour. Il n’y a pas de force collective, mais des forces individuelles qui se préservent dans leur identité sociale. La multiplication relative des associations fétichistes, centrées non pas sur une multiplicité de pratiques mais au contraire sur un recentrement de celles-ci (une communauté latex, une communauté cuir, une communauté skin, etc.), montre bien comment le fétichisme a échoué à aborder des thèmes politiques. L’apparition de fétichismes opportunistes, tel que le fétichisme de la basket, est à mon sens significatif de cet échec.

En effet, ces dernières années, les fétichistes de la basket sont devenus très présents dans la sphère homosexuelle. Basé sur une nouvelle image de la virilité, au croisement d’enjeux d’identités collectives et communautaires de troisième génération d’immigrants et d’éléments postcoloniaux, le fétichisme de la basket semble à la fois inclure les schèmes psychanalytiques bien connus (l’extension du pénis dans l’image du pied) et une imagerie de la virilité agressive, celle des garçons de banlieue. L’image de ceux-ci est, télévisuellement parlant, anonyme. En effet, nombre de plans resserrés fixent les pieds (les baskets) de ces « délinquants », « agresseurs », « émeutiers »… « jeunes » (et j’en passe dans les vocables communs qui uniformisent le portrait). La basket peut devenir en quelque sorte l’image d’une force de pouvoir collectif ; et pourtant, rares sont ceux qui pratiquent ce fétichisme à visage couvert. Si les sites de rencontres montrent souvent bien plus de TN, de Airmax que de visages, les lieux de sociabilité homosexuelle qui organisent des soirées à thème sneakers sont remplis de garçons qui assument – même si être « scared » est le maître mot.

Si le fétichisme de la basket renvoie pleinement à l’idée d’une consommation et rapproche ces fétichistes d’une sexualisation passagère de leurs objets de prédilection (c’est souvent un élément de rencontre, qu’on ôte dès les premières palpitations péniennes, au grand dam de certains fétichistes plus affirmés), il renvoie évidemment à une sorte de pratique capitaliste de la sexualité. Le corps, morcelé, se pare d’un élément qui se fait symbole de la consommation, car en partie symbole de l’exclusion d’un groupe social des sphères de pouvoir, de décision, de consommation. Consommation du corps lui-même, mais aussi consommation de la marchandise fétichisée. Là où le cuir ou le latex, par exemple, se comprennent comme des éléments exogènes à la société, la basket semble devenir le symbole de plusieurs intersections théoriques qui, cependant, renvoient toutes à la façon de se positionner dans la société. Symbole de violence, certes, mais violence en rapport à la société. Le rapport à l’anonymat, très fort sur les sites spécialisés français, se perd totalement lors des pratiques de ce fétichisme, au point de n’être pas un élément envisageable. Revêtant non plus une identité plurielle, alternative, le fétichiste de la basket incorpore les rêves d’intégration sociale. Il n’a plus besoin d’anonymer son identité sociale, puisqu’en tant qu’homosexuel incorporé au grand corps républicain, il n’est plus subversif. Il peut vivre sa pratique en toute quiétude, consommant son objet fétiche dans un contexte d’intégration capitaliste. Il est certain qu’acheter son fétiche chez Footlocker plutôt que chez IEM, Rob ou Rex[5] marginalise moins ! Il ne s’agit plus de non-lieux, anonymés derrière des façades sombres, mais de zones capitalistes… Le nouveau paradigme fétichiste est tout trouvé : il se déploie en pleine lumière, coupé d’une histoire de l’anonymat qui portait en elle, sans les activer tout à fait, des potentiels politiques.

Références

[1] Comment ne pas comprendre, dès lors, que beaucoup ne pratiquent même plus la rencontre et restent dans leur isolement ? Ils restent des fantômes anonymes, cyber-branleurs apeurés d’avoir à prendre une décision vis-à-vis de l’autre, avec tous les risques que cela comporte (aussi bien pour son ego que pour son intégrité physique, d’ailleurs)… modèle de ce que l’hypermodernité peut faire de moins bon.

[2] Ceci en référence aux brèves considérations historiques évoquées plus haut, mais aussi en rapport à l’histoire de la drague lesbienne que l’ont pourrait établir, semble-t-il, autour des rapports sociaux : l’antinomie de la drague anonyme des pédés en quelque sorte.

[3] Ces deux approches sont distinctes selon les différentes pratiques bareback. En effet, certains la théorisent tandis que d’autres la pratiquent en dehors de toute pensée politisante. Il faudrait arrêter de confondre ces deux mouvements ; c’est ce que font trop souvent les discours de prévention, entraînant à mon sens un durcissement du prosélytisme bareback (qu’il soit justifié ou non, d’ailleurs).

[4] On pourrait gloser longtemps sur ces quelques phrases : les fétichistes sont-ils souvent des séropositifs qui cherchent une autre pratique sexuelle dans un but de prévention ? Il me semble qu’au-delà de statistiques sociologiques qui nous seraient utiles, des études qualitatives permettraient de comprendre le parcours personnel de chacun. Selon mes sources, j’ai cependant envie de dégager un profil qui revient souvent : le fétichisme est lié à une volonté politique de dépassement des limites, lesquelles comprennent les limites sanitaires. Le fétichiste semble se mettre en danger (censé être maitrisé ou non) plus souvent.

[5] Sexshops homosexuels parisiens, fétichistes.

Doctorant en études culturelles à Paris III sous la direction d’Éric Maigret, j’ai suivi les cours de Marie-Hélène Bourcier à Lille III et l’EHESS qui ont cadré ma pratique théorique. Titulaire d’un Master d’études culturelles et d’arts plastiques, j’oriente ma recherche autour des pratiques queer en tant que pratiques politiques dotées d’une nouvelle esthétique à fort pouvoir communicationnel. Webmestre et community manager au Centre Pompidou, j’étudie également et de l’intérieur le rapport de certaines formes subversives de l’art et de l’institution (travail en cours sur Elles@centrepompidou).