L’Égalité des doigts : entretien pragmatique avec Virginie Jourdain – Marie-Claude G. Olivier

C’est samedi le 7 septembre dernier qu’avait lieu le vernissage de l’expositon L’Égalité des doigts de l’artiste Virginie Jourdain, à la Galerie Rats 9, située au 5e étage de l’édifice Belgo. Si l’artiste a l’habitude de travailler de manière collaborative, cette première exposition solo l’exprimait très bien : les différentes pièces données à voir rendaient, sans aucun doute, la charge affective et militante qui les a inspirées. En pénétrant dans la galerie, nous étions d’abord frappéEs par une « armée de vagin » ou plus particulièrement treize moules de vagins en silicone alignés au mur, et peints en rose. Au centre de la pièce, posée sur un socle de fortune, une fontaine bleue poudre d’environ un mètre de haut, laissait ruisseller de l’eau rose, couleur « Barbe à papa ». Une main de plâtre qui sortait du socle, nous présentait l’universel et intemporel « fuck you », bague au doigt. Au fond de la pièce, un néon dont l’inscription aurait pu être « famille » devenait « faille » en raison de la lettre « m », éteinte. Jourdain avait également accroché une quinzaine de dessins, réalisés à l’aide de médiums variés, et dont les scènes suggestives excitaient notre regard. Nous pouvions également voir l’image des doigts pointant un triangle rose inversé, tête d’affiche de l’événement. Finalement, à notre grand plaisir, était à nouveau exposé le fameux pisse debout à deux jets, l’urinoirE femme-fontaine, à la fois pratique et magnifiquement précieuse, tel qu’en témoignait la goutte d’or sur le blanc immaculé de l’objet en céramique.

J’ai eu la chance de rencontrer Virginie Jourdain le 18 septembre, dans l’espace de la galerie, au sujet de sa pratique et plus particulièrement, pour discuter de l’exposition en cours. Celle-ci relate l’intensité des combats politiques dans lesquels l’artiste s’inscrit, notamment, en regard de « l’égalité des droits pour toutEs » dans un contexte où les discours anti-choix, homo/lesbo/transphobes, contre le mariage pour toutEs, etc., affluent de manière virulente, et ce, dans plusieurs pays européens tels que la France, la Russie, la Grèce et l’Italie. Au sujet de l’exposition, on peut lire sur le site web de l’artiste : « Le réveil de ce vieil ordre moral et sexuel, fardé de Bleu et de Rose, de papas et de mamans, de vierges et de Pape, vise notre retour au placard, quand ce n’est pire encore. Cette exposition, au titre étendard en écho des slogans politiques, veut ouvrir la brèche et mettre en relief la réalité des luttes démocratiques, intimement mêlées à la vie affective de celles et ceux qui les mènent. Les pièces proposent d’évaluer et de mettre en scène l’injonction à l’hétérocentrisme caractéristique de cette orthopédie sexuelle et notre propre perception des formes de représentations, qui sont tout autant culturelles, sexuelles que politiques. » L’entretien qui suit s’intéresse aux liens entre l’art et le militantisme, ainsi qu’à leur inscription dans l’histoire de l’art (féministe).

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Les doigts/triangle rose : Virginie Jourdain, Égalité des doigts (drapeau, verre, bois), 2013.

Marie-Claude G. Olivier : Dans un premier temps, j’ai pensé que tu pourrais nous expliquer quelle est la démarche derrière l’exposition L’égalité des doigts, et quels sont les enjeux ou les problématiques politiques qu’elle soulève?

Virginie Jourdain : La plupart des pièces qu’on retrouve dans l’exposition, de l’ordre de l’installation, du moulage et du dessin, ont été faites au cours de la dernière année. C’était une année assez chargée politiquement à l’échelle internationale, avec le débat sur le mariage et sur l’égalité des droits, d’où le titre L’égalité des doigts; un slogan qui m’est venu en tête pendant une manifestation devant l’ambassade de France. J’ai trouvé ça amusant, ce petit slogan, qui résume assez bien les enjeux de droits et qui réfère aux pratiques sexuelles lesbiennes, notamment, à l’utilisation outrageuse des doigts pour les rapports sexuels. J’ai aussi présenté des pièces plus anciennes, qui reflétaient déjà mon envie de faire une exposition où les éléments bleus et roses seraient récurrents, de même que la symbolique, voire, la rhétorique mâle/femelle, fille/garçon, papa/maman, tous des éléments liés à l’assignation de sexe et de sexualité, de même qu’ à la binarité des sexes, et qui sont utilisés par les intégristes anti-choix et anti-égalité des droits de manière répétitive. C’est donc dans ce climat politique intense que j’ai réalisé ces pièces-là, qui ont vraiment été faites, pour la plupart, dans une sorte d’anxiété qui a duré au moins un an, et qui était aussi liée au fait qu’il n’y avait pas de reconnaissance de celle-ci. En ce sens, cette anxiété n’est pas reconnue socialement, puisque la majorité des hétéros ont du mal à comprendre à quel point ces débats sexopolitiques affectent la communauté queer et la communauté LGBT. S’il y a un côté rassembleur dans toute crise sociale ou politique, les luttes affectent également le quotidien. C’est de ça que j’ai voulu parler dans cette exposition, de cette quotidienneté où l’affectif, le sexuel, la militance et d’autres enjeux qui ne sont pas mis ensemble généralement, deviennent cohérents dans ce contexte précis, et puis se répondent, dialoguent.

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Les dessins : Virginie Jourdain, Série de dessins (médiums variés) réalisés entre 2011 et 2013.

MCGO : Tu t’es définie comme « artiste lesbienne féministe » dans une entrevue accordée à Dominique Dubois pour le numéro 112 de la revue Inter art actuel, « Sexes à bras le corps » (8). Il y a dans cet entretien, toute une discussion autour des « étiquettes » qui ont à la fois leurs limites, mais qui sont aussi nécessaires et souvent tout à fait assumées en regard de leur résonnance politique. Quels sont les liens entre cette identité choisie et le champ artistique dans lequel tes oeuvres s’inscrivent?

VJ : Évidemment, ce sont des déterminismes stratégiques qui dépendent du contexte et des personnes à qui tu t’adresses. Dans le contexte particulier du milieu l’art, avec ses échelles de valeurs et de hiérarchies, le fait que je me m’auto-identifie comme lesbienne ou gouine et féministe, me permet non seulement d’expliquer mon travail, mais également de le nourrir. Ce sont des éléments déterminants qui viennent mettre en écho les théories queer, les théories féministes, l’histoire des luttes des femmes, l’histoire des luttes des pédés, l’histoire de la lutte liée aux questions du VIH/Sida, etc. À mon avis, c’est aussi riche intellectuellement et riche d’éléments informatifs que de se définir comme artiste conceptuelLE, par exemple. La hiérarchie des arts fait souvent main basse de ce type d’éléments qui sont pourtant fondamentaux. Le fait qu’on nie la sexualité, le genre ou encore l’implication politique de certainEs artistes rend la recherche, la théorisation et par extension l’histoire de l’art, stérile. Déjà, en jouant sur le fait d’être identifiée comme « artiste femme »ça, évidemment, je l’utilise avec un peu cynisme! — et de faire des scènes d’intérieur, du 2D (apparenté à la peinture et au dessin), mon travail peut évoquer une certaine critique face à l’archétype de l’histoire de l’art.

Ces scènes d’intérieur viennent aussi répondre à certaines installations, comme la fontaine bleue et rose. Cette œuvre est le contraire absolu d’un 1 % en art dans la mesure où ces oeuvres publiques ressemblent souvent à des immenses pénis, mais aussi par sa nature : la fontaine devrait être monumentale. Au contraire, elle constitue une sorte de « miniature d’installation d’espace public ». Puis, évidemment, avec son histoire, comme je te disais tout à l’heure, qui parle de la binarité (rose/bleu, mâle/femelle, etc.) utilisée par les intégristes, mais aussi le rapport au fluide, à la symbolique de l’eau, au fait que l’on retrouve beaucoup statues représentant des femmes pour enjoliver les fontaines, bref, c’est un clin d’oeil au 1 % dans l’espace public, une sorte de « 1 % cheap fuck off »! Le néon réfère aussi à l’espace public, soit aux enseignes publicitaires qui nous vendent, en quelque sorte, l’ordre moral de la famille obligatoire (non choisie), de la cellule nucléaire hétérosexuelle. C’est aussi ça qui est vendu dans l’espace public, dans l’espace social.

Dans le même ordre d’idées, cette photographie sur drapeau dont l’encadrement particulier fait en sorte qu’elle repose sur deux « poteaux », accotée au mur, évoque les pancartes et les banderoles de manifestation. Ce n’est ni une photo, ni une pancarte, mais plutôt une sorte d’entre-deux, qui montre, notamment, la difficulté d’être cohérentE politiquement et artistiquement quand on veut faire passer un message. Si ça ne sert à rien de crier, quels sont les signes que je peux utiliser pour me faire entendre? Et puis, derrière cette pancarte-photographie, se trouve un message qui exprime le caractère répétitif de la militance : tu sais que tu ne seras jamais vraiment satisfaitE de tes luttes puisqu’elles sont constamment appelées à être remises en question. Et malgré cette nécessité de refaire perpétuellement le travail militant, celui lié aux luttes féministes et trans-pédé-gouines, il y a heureusement des signes qui restent. C’est le cas du triangle rose qui continue d’évoquer la longue histoire des luttes LGBT, avec tout ce qu’il peut y avoir de meilleur et de pire. Ce signe représente à la fois l’effervescence, l’appartenance, la force de la lutte collective, et ce, sans pour autant faire abstraction de ce qu’il a de plus terrifiant, des pires atrocités dans l’histoire de l’humanité.

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Les vagins : Virginie Jourdain, cast, (13 moulages de vagins en silicone), 2013.

MCGO : Outre la force du symbole, qui est intemporel et qui garde son sens à travers le temps, quelle est, selon toi, la contribution de l’art, voire des pratiques artistiques militantes, pour la défense et  la reconnaissance des droits?

VJ : D’abord, l’art n’est pas rationnel. En ce sens, « faire de l’art » est à ce jour une des seules échappatoires qu’il nous reste. Les gens qui se baladent avec une carte de presse peuvent aller partout, les artistes aussi puisqu’ils acquièrent une certaine légitimité à faire ce qu’ils font, au nom de l’« Art ». Cela permet d’expérimenter plusieurs choses, d’autant plus que cela donne beaucoup de liberté. Peut importe comment ton travail est reçu dans le champ de l’art et dans la société civile, c’est comme une sorte de « créneau magique » qui te permet de faire ce que tu as envie dans l’espace public. Et au bout du compte, le processus de création, les différentes étapes, sont aussi importantes que le résultat final, comme dans le cas des performances, par exemple. Or, l’expérience artistique — qui est aussi une expérience humaine — est pertinente puisqu’elle génère encore quelques espoirs de liberté. Je n’invente rien en disant ça, mais ce sont des moments de respiration dans la vie, qui te permettent de jouer avec les limites.

MCGO : Il reste une œuvre dont nous n’avons pas parlé, urinoirE femme-fontaine, qui est un pisse debout en céramique sur lequel coule une goutte d’or. Il me semble que cette œuvre-là ramifie plusieurs choses dont nous avons parlé. As-tu envie d’en glisser quelques mots?

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La fontaine : Virginie Jourdain, Fontaine, le bleu + le rose, 2013.

VJ : Bien, quand on parlait tout à l’heure des liens entre l’espace social et le milieu artistique, j’ai conçu cette pièce, justement, pour évoquer le paradoxe de faire oeuvre avec des ambitions militantes ou politiques. Sachant que l’art est souvent conçu pour rester à l’intérieur, accroché au mur, et qu’il est souvent mal perçu s’il devient « utile », vraiment, dans la vie, j’ai réalisé un prototype qui a été formé sur la base d’un pisse debout classique et dont la seule chose qui a été travaillée, c’est la sortie du pisse debout, qui te permet de « pisser » en double. Non seulement tu « pisses » debout, mais tu « pisses » deux jets. Comme le pisse debout est en céramique, il est également fragile. Dans le même esprit, la goutte d’or rajoute un cachet qui évoque la « belle facture », celle qui donne de la valeur à l’objet. Donc, urinoirE femme-fontaine se trouve entre l’objet précieux et celui de la scène de mes amies féministes et gouines. Quand tu es dans un squat, en voyage, ou encore à un concert donné à l’extérieur c’est très pragmatique, j’adore le « pragmatisme gouine »! C’est la rencontre de deux pôles, avec toutes les contradictions que ça amène, mais en tout cas, c’est possible de se trouver à la fois dans le milieu de l’art et à la fois dans le milieu « gouine punk »; urinoirE femme-fontaine c’est la rencontre de ces deux univers en un objet. 

 

*Crédit Photo: Guy L’Heureux

Virginie Jourdain vit et travaille à Montréal, Qc, Canada. À travers sa démarche, elle interroge l’autorité des genres, des sexes et des sexualités. Décryptant les discours courants, et les expertises – juridiques, médicales, culturelles et politiques – elle s’attache à reformuler des pratiques, objets et gestes qui semblent anodins mais qui participent pourtant à l’injonction des normes. Commissaire de l’exposition Revolt, she said! en 2006 à La Criée, Rennes (France), de l’évènement les 72 heures, à Paris en 2005, elle est aussi l’une des membres du collectif Dyke Rivers, qui a participé jusqu’en 2009 à des projets de performances et d’expositions queer et féministes à travers l’Europe. À Montréal depuis 2009, elle continue de privilégier la forme collective comme mode de production artistique à travers différents projets d’installations et de performances. Elle est coordonnatrice des expositions à La Centrale Galerie Powerhouse, centre d’artistes féministe et autogéré.

Marie-Claude G. Olivier est candidate à la maîtrise en histoire de l’art avec concentration en études féministes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses recherches consistent à observer sous quelles formes se développe une troisième vague féministe au Québec, à partir des différents débats féministes actuels, et du déplacement de certaines problématiques vers une posture plus inclusive. Elle s’intéresse principalement au champ des théories postmodernes et queer libertaires ainsi qu’à la manière dont les pratiques d’art engagé et activiste favorisent l’émergence de nouveaux discours théoriques par l’action collective. Elle travaille actuellement sur les collectifs Les Fermières Obsédées et Women with Kitchen Appliances. Elle milite au sein du P!NK BLOC Montréal, un collectif queer et féministe né de la grève étudiante. Elle est membre du collectif Projet Vivarium (projetvivarium.org), qui s’intéresse aux pratiques performatives féministes en art. Projet Vivarium (http://www.projetvivarium.org